La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les grands effets des petites perturbations dans les projets complexes...

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Les grands effets des petites perturbations dans les projets complexes...
© Acefitt / CC BY-SA 4.0

L'actualité quotidienne nous montre à quel point d'infimes perturbations peuvent avoir des effets significatifs, voire dévastateurs, dans les entreprises impliquées dans les projets complexes…

Lorsque j'étais en école d'ingénieurs, j'avais eu la plaisir d'assister aux cours d'un certain Luigi Crocco, professeur de l'Université de Princeton, spécialiste internationalement reconnu de mécanique des fluides (1), qui nous avait exposé sa théorie (passionnante) des petites perturbations appliquée à la thermodynamique : l'amplification des conséquences d'une perturbation mineure, voire a priori négligeable, peut atteindre des proportions incommensurables avec celles de la perturbation d'origine. C'était un peu l'effet papillon avant l'heure (il y a plus de 40 ans…). Et cette théorie ne se limite pas à la physique: elle est applicable à toutes les chaînes fonctionnelles complexes, y compris au management…

Après la perte de la première Ariane 5 pour dépassement d'une valeur non protégée (car censée ne jamais être atteinte) dans le logiciel récupéré d'Ariane 4, la perte de deux satellites américains de démonstration d'accostage en orbite pour (encore !) une erreur de logiciel, la perte (au sol !) d'un satellite israélien sur un lanceur de SpaceX pour une erreur de conception passée inaperçue du système d'alimentation en ergols du lanceur, la dernière illustration éclatante de cette théorie est la mésaventure de Boeing avec le MCAS du 737 MAX, évoquée dans l'article "L'humain dans la boucle des chaînes complexes: perturbateur ou nécessité?" paru dans ce blog en avril dernier (là aussi un problème de logiciel…) : plus de 300 personnes y ont perdu la vie, et elle a causé à Boeing pour l'année 2019 une perte de plus de 600 millions de dollars (laquelle ne comprend pas les indemnités à verser aux familles des victimes des deux crash)….

Par rapport à la théorie physique, la propagation des petites perturbations dans une chaîne fonctionnelle est exogène : elle commence souvent par la défaillance d'un élément dont l'importance est (forcément) sous-estimée (j'avais abordé ce problème dans l'article "Les maillons faibles des chaînes complexes" paru dans ce blog en novembre dernier) mais se propage à l'extérieur de son contexte d'utilisation. Le problème du MCAS n'a pas modifié l'intégrité de tout le logiciel de contrôle du 737 MAX, mais, de par son fonctionnement aberrant, a d'abord conduit, à deux reprises, au crash de l'appareil malgré les efforts des pilotes pour en reprendre en main le contrôle, puis, par un effet domino où l'on sort du cadre purement technique, au clouage au sol pour de longs mois de la flotte de 737 MAX (dont la date de retour en vol n'est toujours pas entérinée, ce qui est normal compte tenu de la polémique créée avec la FAA), à la démission de son PDG Denis Muillenburg (un peu forcée, certes, mais normale compte tenu de la façon dont il avait essayé de minimiser la criticité du problème…), enfin à un bilan financier désastreux (et qui n'a rien d'étonnant au vu de ce qui précède) dont Boeing se relèvera à coup sûr (comme toujours), mais non sans mal: cet effet domino fait que chaque événement crée les conditions d'émergence du suivant de façon parfaitement logique (tout comme une loi physique) et finit par aboutir à ce gouffre entre ce qu'aurait coûté un MCAS bien conçu (tout au plus quelques milliers de dollars) et la perte financière abyssale du géant de Seattle.

Je suis à nouveau tenté de dire que le diable est dans le détail… et l'on devrait justement se méfier davantage de celui qui se cache dans la technique et beaucoup moins de celui qu'on redoute dans les prix (j'avais dénoncé cette obsession du contrôle infinitésimal des coûts dans l'article "La dictature du déterminisme dans les projets complexes" paru dans ce blog en novembre 2018).

La liste des conséquences parfois catastrophiques d'incidents souvent induits par cette focalisation excessive sur le coût au détriment de la technique est bien plus longue que celle qui figure dans cet article: rien que dans le domaine du spatial, je ne me lasserai pas de rappeler la mission de "sauvetage" du Hubble Space Telescope (HST) dont j'ignore le coût exact mais dont on peut supposer qu'il était de plusieurs ordres de grandeur supérieur à celui de l'essai au sol supprimé pour contenir la dérive financière et calendaire du programme… On notera cependant que le HST a pu être rendu opérationnel grâce à cette mission, et le retour sur investissement en termes de données scientifiques, malgré ce surcoût, est énorme. Certaines conséquences sont parfois malheureusement irréversibles, comme celles liées au MCAS de Boeing.

Les petites perturbations peuvent se cantonner au management et bouleverser une entreprise, lorsque par exemple pour des raisons politiciennes on remplace à la tête d'une société un stratège par un comptable ; j'y reviendrai dans un prochain article. Il est vrai que le changement d'un PDG n'est pas à proprement parler une "petite perturbation"… ou en tout cas ne devrait pas être une perturbation, même petite….

Décidément, les "lessons learnt", ces fameuses leçons du passé, semblent destinées à rester à l'état de vœu pieux… tout au moins tant que la technique sera reléguée au rôle de parent pauvre dans les projets complexes (j'avais abordé ce sujet dans l'article de ce blog "La technique devenue otage du management" paru en novembre dernier). On ne peut dans ces conditions que saluer la prudence affichée pour le JWST, le pharaonique successeur du HST: la découverte fin 2019 d'anomalies sur deux équipements de la chaîne de transmission pourrait conduire à retarder le tir de six mois, ce qui représenterait une dépense supplémentaire de quelques centaines de millions de $… mais pourrait aussi éviter qu'un programme dont la facture globale avoisine à ce jour les 10 millions de dollars "plante" une fois en orbite au grand dam des contribuables américains, et constituerait pour le coup une très grosse perturbation pour la NASA et, par ricochet, pour le gouvernement des USA….

(1) Auteur entre autres du théorème de Crocco, du nombre de Crocco et de la transformée de Crocco, utilisés en thermodynamique…

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