La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les (futures) villes connectées: le malheur est dans le soft…

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Les (futures) villes connectées: le malheur est dans le soft…
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Le concept de "smart city" tant idolâtré par nombre d'adeptes de la numérisation semble avoir du plomb dans l'aile : mais notre fascination pour l'informatique est telle qu'il sera vite de retour, avec des risques face auxquels se voiler la face relève de l'inconscience.
Dans le roman Ravage écrit par Barjavel en 1943 (et aux accents de dystopie), la civilisation s'effondre suite à… une panne géante d'électricité. Sans eau, sans lumière et sans moyen de transport, le monde moderne plonge dans le chaos. Pessimisme ringard ?... A voir !

Trois quarts de siècle plus tard, la "fée" électricité devient la vassale d'une autre fée plus insidieuse car apparemment anodine : l'information… On sait aujourd'hui que celui qui maîtrise l'information détient le pouvoir. Et quel pouvoir ! Est-ce un hasard si la Chine a lancé en avril dernier un projet pilote de ville connectée 5G à Hong Kong via la constellation de satellites Starlink ? Le but ultime est l'intégration poussée de l'informatisation urbaine (avec bien sûr intelligence artificielle), dans un cadre de développement durable (mot magique qui aide à faire passer la pilule auprès des récalcitrants) et pour le bien de l'humanité… Big Brother aussi est censé œuvrer pour le bien de l'humanité…

Petit moratoire : L'Usine Digitale du 8/05/20 nous informait que Google abandonnait son projet de smart city à Toronto. De l'enthousiasme initial, on était passé à la méfiance et à l’inquiétude : Ann Cavoukian, ancienne commissaire à la protection de la vie privée de l’Ontario et consultante du projet, avait déclaré, après avoir appris que des tiers pourraient avoir accès à des informations privées de certains habitants : "J’avais imaginé que nous allions créer une smart city respectueuse de la vie privée, pas une smart city de la surveillance".

Cependant, soyons sûrs que la crise de le Covid-19, qui a permis de mettre au point des méthodes de traçage par drones et mobiles, ne tardera pas à remettre de l'huile dans les rouages un peu grippés du concept de ville connectée. De plus, l'attirance croissante pour la gadgétisation fait qu'on ne voit pas le loup arriver (à propos de loup, je recommande à nouveau la lecture de l'ouvrage de Christine Kerdellant "Dans la Google du loup"… angoissés s'abstenir).

Dans la Google du loup

Mais je vois un autre problème peut-être pire que "le loup": le bug ! Les logiciels qu'il faudra développer pour ces milliards de connexions instantanées seront d'une complexité qui dépasse l'entendement : peut-on imaginer un seul instant qu'ils fonctionneront sans problème ? Peut-être, avec une bonne dose d'optimisme, dans 99,9999 % des cas… Mais que se passera-t-il pour le millionième cas "malheureux" ? A-t-on vu un seul logiciel complexe fonctionner indéfiniment sans un bug un jour ou l'autre ? Rappelons qu'en août 2019, on apprenait que près de 28 millions de données clients avaient été touchées par une faille de la sécurité de l'entreprise Suprema, spécialiste du contrôle d'accès biométrique…Que se passera-t-il si un bug se produit dans le réseau informatique d'une ville connectée, réseau autrement plus complexe que celui d'une entreprise ?

Un petit bug pourrait être sans conséquence, certes. Mais un gros bug, en se propageant dans une chaîne logicielle complexe, peut entraîner un effet domino… Effet d'autant plus grand que le bug peut aussi être un virus injecté par piratage informatique (de tels actes se produisent tous les jours, on ne fait état que des plus graves).

Alors, cauchemardons un peu sur l'engrenage infernal d'un bug affectant le réseau d'une ville totalement connectée de plusieurs millions d'habitants: d'abord panne de télévision, puis de téléphone; ensuite, panne d'électricité; puis panne d'eau courante ; enfin plus de moyens de transports, plus d'alimentation… Combien de temps les habitants pourront-ils tenir dans ces conditions (sans compter la panique qui ne manquera pas de s'installer au bout de quelques heures au plus, avec les conséquences que l'on devine) ? Trois jours ? Une semaine ? Il faudra moins d'un mois pour qu'on commence à dénombrer les premiers milliers de morts de soif et de faim… Mais en un mois, on aura réparé le système, diront les optimistes ! Je doute fort que le chaos engendré par la neutralisation de tout un réseau informatique aussi complexe permettra une réparation rapide. L'effondrement des bourses mondiales suite à le Covid-19 ne sera rien en comparaison de l'écroulement du système financier mondial qu'entraînera la paralysie totale d'une ville connectée et de ses conséquences… Et ensuite ? L'apocalypse du monde civilisé ? Pourquoi pas ?

J'arrête ma projection: elle est (très ?) pessimiste, je l'avoue, mais je voudrais qu'on me prouve qu'elle est irréaliste… Elle n'évitera pas l'avènement des smart cities, car elles sont un reflet du progrès technique, et l'être humain est ainsi fait qu'il ne peut pas tourner le dos au progrès… A ce sujet, je ne peux m'empêcher de citer cette belle phrase d'Aragon : "Nous appelons le progrès ce changement qui rend nos rêves inutiles"… Mais quand en plus les rêves font place aux cauchemars…

 

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