La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les caméléons ont-ils encore leur place dans les projets complexes ?

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Les caméléons ont-ils encore leur place dans les projets complexes ?
Atteindre les sommets sans se mouiller
© Pixabay

On sait que la fin justifiant les moyens, certains sont prêts à tout pour parvenir au sommet de l’échelle. Plus ou moins discrètement… Mais qu’apportent-ils vraiment ?

Dans la galerie de portraits divers et variés de notre monde industriel, j’ai déjà évoqué dans ce blog les divas [1], les humbles [2], et les bruyants [3]. J’en viens aux discrets arrivistes que je nomme «caméléons». Le terme n’est pas très flatteur, j’en conviens, mais leurs agissements leur valent bien ce qualificatif. Dans les grandes entreprises, où l’esprit d’équipe est considéré comme une composante fondamentale de la réussite d’un projet complexe, ils devraient être en voie d’extinction. Mais ils survivent grâce à notre héritage culturel, celui qui fait que la Révolution de 1789 a en définitive peu changé les engrenages hiérarchiques de notre société, ce que j’avais développé dans un billet paru en juin 2019, «La féodalité dans les projets complexes».

Ces personnes se distinguent de leurs collègues à la fois par leur effacement et leur ascension au sein de l’organigramme, pour se retrouver souvent à un poste où on ne les attendait pas. Ce sont rarement leurs compétences qui leur font gravir les échelons, mais leur soumission et leur obéissance aux ordres. Ils ont aussi le don d’utiliser les processus internes et de prouver au «top management» qu’ils les maîtrisent, même s’ils sont pléthoriques et inefficaces. Ils peuvent aller jusqu’à apprendre par cœur le référentiel complet des processus de leur entreprise, et comme ils sont imposés par la direction, la conclusion s’impose d’elle-même.

Ces caméléons ont pu faire preuve d’une grande valeur technique au début de leur carrière, mais chacun sait que la technique «paie» de moins en moins de nos jours, car on veut surtout des «managers». Alors, certains «techniciens» décident d’infléchir leur parcours vers la gestion pour mieux atteindre les hautes sphères. En faisant le minimum de vagues, cela va de soi, ce que j’avais expliqué dans un billet paru en juillet 2019, «Le courage managérial dans les grandes entreprises».

Ils savent rester discrets en pratiquant le mutisme épistolaire avec brio. Ils écrivent peu pour ne pas «se mouiller», et ce qu’ils écrivent reflète fidèlement les ordres qu’ils reçoivent. Ils savent se fondre dans leur environnement en toute discrétion (voire avec furtivité, pour reprendre la terminologie des avions de combat modernes).

Pression reportée sur les subordonnés

Lorsqu’ils réussissent et accèdent à un poste élevé, le changement de comportement est flagrant. Il se traduit notamment par une capacité notoire à non seulement faire redescendre vers leurs subordonnés la pression dont ils font l’objet (car dans toute entreprise moderne, tout employé de niveau N subit une pression directe de son N+1, et cela quel que soit N, jusqu’au PDG), mais à l’amplifier. On courbe l’échine vers le haut, mais on reste inflexible vers le bas. Et gare à celui qui regimbe : de même que le caméléon saurien peut gober sa proie en quelques millisecondes, le caméléon ingénieur peut vite faire comprendre à un subordonné que toute résistance est vaine… Cette attitude, certes profondément humaine et ne datant pas d’aujourd’hui, elle est aussi périmée qu’incongrue dans nos entreprises modernes où l’on vante sans cesse l’importance des valeurs humaines.

Sens de l’humour limité

Bien entendu, le sens de l’humour des caméléons est très limité. En particulier, ils n’apprécient pas que l’on tourne en dérision une note officielle parce qu’il se trouve qu’elle est stupide (oui, une note officielle peut être stupide, même – ou surtout ? – dans les grandes entreprises, j’en ai fait l’expérience).

Il va sans dire que ces personnes ne laissent pas de souvenir impérissable dans les annales de leur société. Leur plus-value est quasi nulle, quand elle n’est pas négative du fait du stress inutile qu’elles engendrent sur leurs équipes.

Il n’est pas toujours facile, dans notre monde actuel, de faire totalement abstraction d’une propension, somme toute légitime, à vouloir occuper, au cours de son évolution professionnelle, des postes à plus haute responsabilité. J’avais traité cette difficulté dans un billet paru en décembre 2019 «Carrière ou dignité : un choix parfois difficile». Les caméléons, eux, continuent finalement de faire leur place et de franchir les étapes vers le haut, mais en marchant sur les décombres de leur dignité.

 

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