La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le sens du travail peut-il encore exister dans les grands projets?

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Le sens du travail peut-il encore exister dans les grands projets?
© Pixabay

S'il faut répondre à cette question (devenue aujourd'hui difficile) soit par "oui", soit par "non", je répondrai "oui"… mais avec beaucoup de réserves….

Le 5 décembre dernier, l'éditorial de Christine Kerdellant,directrice de la rédaction de L'Usine Nouvelle, était intitulé "Une entreprise qui ne connaît pas sa raison d’exister a toutes les chances de mourir". Ce résumé peut choquer, mais sa pertinence est démontrée tous les jours dans les grandes entreprises, à en juger ne serait-ce que par les slogans incantatoires destinés à "rebooster" les troupes parfois (ou souvent ?) en manque de motivation, et par les grandes idées que nous avons connues il y a une à deux décennies, comme les projets d'entreprise et la qualité totale : cette dernière nous venait des USA par le Total Quality Management (TQM) ; elle a coûté très cher à McDonnell Douglas, qui a voulu l'appliquer aveuglément en l'imposant à tous les échelons de la chaîne fonctionnelle ; quand le haut management s'est rendu compte que l'entreprise allait dans le mur, il était trop tard : le TQM est reconnu comme l'un des facteurs majeurs de la chute du géant américain et de son rachat par Boeing

Tout cela n'empêche pas les devises et méthodologies miracle de continuer à fleurir, pour le plus grand bénéfice de nombreuses sociétés de conseil (il faut bien que certains en profitent….) : si leurs résultats restent contestables, le besoin auquel elles sont supposées répondre ne l'est pas: la méthode Coué que j'ai citée à plusieurs reprises dans des articles précédents de ce blog n'est pas réputée résoudre des problèmes comme celui de la signification qu'on peut trouver ou donner à son travail, auquel on consacre environ 10 % de sa vie (toutes heures confondues) et entre 30 % et 40 % de sa vie active "éveillée" (calcul sur une semaine de travail hors sommeil)… d'où l'importance d'autant plus cruciale d'y trouver un sens (question de… bon sens, n'est-ce pas ?). Et c'est le sens que chacun donne à son travail, une fois consolidé au niveau d'une entreprise, qui donne à celle-ci sa raison d'exister.

Au-delà de la (jolie, mais un peu usée maintenant) parabole du tailleur de pierre qui construit une cathédrale, l'accélération des cycles fonctionnels, qui s'accompagne (paradoxe suprême !) d'une lourdeur accrue des processus, l'obsession de la croissance et des coûts bas, la perte de la notion de l'humain dans le relationnel, tous ces phénomènes qui composent une grande partie du fond de mes articles de ce blog vont manifestement à l'encontre du sens qu'on voudrait pouvoir donner à son travail. Les conversations que j'ai régulièrement avec mes collègues mettent en évidence une perte des repères qui a commencé peu ou prou en même temps que sont apparus les slogans et grandes idées que j'ai brocardées plus haut. Coïncidence ? il est permis d'en douter.

A vrai dire, il n'a pas pu échapper aux dirigeants que la dynamique de motivation des grands projets qu'on a pu connaître au cours de la seconde moitié du 20° siècle, quand "on y croyait à fond", s'est essoufflée devant la complexification des organisations et des conditions de travail: d'où l'appel à des sociétés extérieures (le fameux "œil neuf") dont les capacités de magiciens allait forcément redonner cet élan sans lequel une entreprise est vouée à disparaître; et cet élan, c'est une fois de plus la raison d'être de toute entreprise.

Le recours massif à la sous-traitance et à l'intérim n'améliore pas la situation : il est certes de nos jours quasiment imposé par le besoin de compétitivité, maître-mot de nos entreprises actuelles (petites ou grandes, d'ailleurs), ce sésame censé ouvrir les portes des marchés visés, mais ce n'est pas en développant cette forme de mercenariat qu'on donne une raison d'être aux entreprises, et encore moins le sens du travail à leurs employés.

Et pourtant… j'avais écrit ceci dans mon premier article pour la Tribune de l'Usine Nouvelle (La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises, paru en juillet 2017) :

Face à cette spirale de contrôles, de processus et de modèles qui brident l'imagination et la motivation, il est intéressant de lire l'ouvrage de Frédéric Laloux "Reinventing organizations" qui montre la limitation de tels systèmes et l'existence d'autres approches où l'humain peut reprendre sa place: le mode de fonctionnement de la célèbre compagnie de lanceurs américains SpaceX repose sur délégation totale et minimisation du "reporting" qu'on a du mal à imaginer dans nos entreprises européennes.

Lorsque j'avais terminé ce livre, j'avais été à la fois rempli d'espoir de constater que certaines entreprises (européennes, y compris une française) avaient pu réintroduire l'humain dans leur fonctionnement (et avec quel succès !), mais aussi de déception à l'idée que le chemin pour y arriver allait être très long, voire bouché pour de très nombreuses sociétés… Pour être tout à fait objectif, ne voyons pas SpaceX comme un paradis professionnel: ceux qui y entrent restent rarement plus de 2 ans, Elon Musk ne tolère pas (malgré les apparences) la contradiction (du moins à haut niveau), le rythme de travail est plus que "soutenu", les décisions peuvent être très dures (SpaceX a licencié il y a quelques années entre 200 et 300 personnes pour cause d"'underperformance", pour en réembaucher autant, mais plus performants…), et en dépit de tout cela, les témoignages de ceux qui y ont travaillé concordent sur le charisme d'Elon Musk et l'enthousiasme qu'il sait insuffler à la plupart de ses employés: même s'ils sont "essorés", ils trouvent un sens à leur travail, et ne regrettent jamais leur passage dans la firme californienne.

Ce qui est regrettable, c'est que les projets complexes constituent une fantastique opportunité: le programme Apollo de la NASA dont le point d'orgue a été le premier alunissage humain est une illustration on ne peut plus marquante de ce que peut être un projet dont les participants avaient trouvé un sens à leur travail… Souhaitons que l'on sache retrouver cette foi dont on dit qu'elle peut déplacer les montagnes : sans aller aussi loin, les dirigeants feraient bien de s'inspirer de l'ouvrage de Frédéric Laloux pour que leurs entreprises trouvent ou retrouvent leur raison d'être, en permettant à leurs employés de donner ou redonner un sens à leur travail, sans quoi ce n'est plus le sens, mais le goût du travail qu'on leur fera perdre, et là, ce sera beaucoup plus grave.

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