Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le "reporting" dans les grands projets: "To write or not to write, that is the question"

Publié le

Le reporting dans les grands projets: To write or not to write, that is the question
© Rodolphe Krawczyk

En même temps que les processus se sont alourdis au fil des ans, on assiste, surtout dans les grands projets, à une recrudescence du "papier" (physique ou virtuel): l'ingénieur est-il condamné à devenir un scribe laborieux?

 

Lorsque la société où je travaillais (et travaille toujours) avait été rachetée à la fin des années 90, l'un de nos directeurs nous avait confié avoir été frappé par l'importance du "reporting" accordée par la haute hiérarchie de nos nouveaux "maîtres"… L'impression que les processus allaient prendre le pas sur la technique commençait à poindre… et c'était il y a 20 ans!!!…

Qu'appelle-t-on "reporting"? Ma réticence à utiliser des vocables anglais là où un équivalent français a tout autant sa place est à la peine, car je ne crois pas qu'un seul mot de notre langue puisse correspondre à "reporting", savant dosage de documentation et de contrôle, dans lequel les informations descriptives et justificatives doivent être suffisamment précises et détaillées (elles sont d'ailleurs bien plus souvent détaillées que précises...) pour que le destinataire de ces éléments de "reporting" puisse sinon décider, du moins faire "avancer le schmilblick", en générant la plupart du temps un nouveau round de "reporting"…

Je ne parlerai pas de la documentation des revues, ces jalons inévitables (et ce d'autant plus qu'ils sont réellement nécessaires), où l'on doit présenter au client les résultats intermédiaires ou définitifs du contrat, et où, suivant le client, on peut être amené à écrire des dizaines, voire des centaines de documents exigés par lui mais qu'il ne pourra lire en totalité faute de temps. Je me limiterai à la gestion des problèmes, qui fait très souvent la "vie" d'un grand projet.

Mais ce qui semble être devenu l'obsession du "reporting" n'est-il pas là encore, en grande partie en tout cas, une affaire de culture? Mes collègues du spatial ayant eu l'occasion de préparer des campagnes de lancement avec des Russes ou des Américains (en l'occurrence l'"incontournable" Space X…) avaient été frappés de voir à quel point une anomalie ou même un problème sur le pas de tir pouvait être traité(e) d'une façon que notre cartésianisme pouvait juger expéditive, à savoir délégation totale à une petite équipe investie d'une responsabilité quasi-totale et… décision en temps réel sans recourir à des commissions et réunions préalables à une décision qui, dans notre mode de fonctionnement, peut mettre plusieurs semaines à être prise, après analyse de rapports circonstanciés où le hasard n'a pas sa place… par "hasard", il faut bien sûr entendre "risque", et, si vous avez lu mes blogs précédents sur l'importance des aspects culturels dans la gestion des projets complexes, vous avez deviné où je veux en venir…

L'allègement du processus de "reporting" n'a certes pas que des avantages, et son défaut principal saute aux yeux: l'absence de trace écrite détaillée, en particulier pour une difficulté de dernière minute dont rien ne permet de penser qu'elle ne se reproduira pas, à l'identique ou sous une forme similaire, ultérieurement pour un autre programme, peut faire amèrement regretter après coup de ne pas avoir pris un peu de temps pour mieux formaliser la décision… On a gagné du temps, mais on a pris un risque…

Là où la situation se complique, et peut entraîner des effets extrêmes exacerbés par les traits culturels propres à chaque société, c'est quand, et je reviens à mon domaine qui est celui du spatial, très souvent justement sur le pas de tir, une décision doit être prise sans qu'on ait le temps de tout décrire, tout calculer, tout analyser (un lanceur ne peut pas attendre indéfiniment…): on est conduit à prendre un risque, parfois majeur, ce qui peut être vécu comme un "viol intellectuel"… et quand le risque se matérialise, avec des conséquences catastrophiques (c'est arrivé…mais fort heureusement très rarement!), on imagine assez bien le passage en mode tragique conduisant inéluctablement, et à très brève échéance, à un durcissement des processus, c'est-à-dire davantage de contrôles et donc de "reporting"… dans nos sociétés européennes en tout cas…

Lors du lancement d'un satellite israélien par Space X, celui-ci avait commis l'erreur, pour regagner un peu sur le retard de cette campagne (le Dieu planning a encore de beaux jours devant lui, même chez Space X!), de faire les tests d'ergols avec le satellite déjà dans la coiffe, tests au cours desquels le lanceur a explosé sur le pas de tir, entraînant la perte du satellite (la coiffe s'est écrasée au sol… la vidéo est aussi spectaculaire que terrifiante!), perte qui n'aurait pas eu lieu si la procédure normale de test d'ergols avait été suivie…

Je doute que Space X ait alourdi pour autant ses processus (on peut juste supposer qu'ils ne feront plus de tests d'ergols avec satellite dans la coiffe, pendant quelques années au moins…), mais, alors que la fin de Space X était déjà évoquée dans le monde du spatial (et probablement souhaitée par ses concurrents), Elon Musk, moins de 2 semaines plus tard, et à l'évidence peu affecté par cet échec au lancement, faisait son "show" à Guadalajara, à grand renfort d'effets visuels comme à son habitude, sur sa vision de l'homme sur Mars, appliquant à la lettre cette belle phrase de Jean d'Ormesson: "Vivre, pour les hommes, c'est d'abord rêver"… Le "reporting" ne se prête pas à la rêverie, et rêver, quelquefois, c'est aussi accepter de prendre des risques...

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle