La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le paradoxe du flou dans les projets complexes

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Le paradoxe du flou dans les projets complexes

Le côté flou dans les organisations de nombreuses grandes entreprises est-il inhérent à la complexité des projets qu'elles dirigent ou la conséquence des dérives actuelles de nos modes de fonctionnement, exacerbés par certains traits culturels ?

La logique (ou le bon sens) voudrait que la clarté soit de mise dans un projet complexe, les incompréhensions pouvant coûter très cher. Par clarté, j'entends notamment que chaque membre d'une équipe comprenne le rôle qu'il doit jouer, ce qu'on attend de lui en termes de prestations, le contexte hiérarchique de son métier, et les interfaces humaines et matérielles qu'il devra gérer dans le cadre de ses activités. La difficulté à réussir cette "clarté" croît avec la complexité du projet, ce qui n'a rien d'étonnant… Nous arrivons alors à une situation conflictuelle :

- D'une part, la ruée vers la numérisation aidant, nous voulons tout contrôler et tout quantifier, ce que j'avais traité dans un premier billet de ce blog paru en octobre 2018 "La dictature du déterminisme dans les projets complexes", ce qui ne peut que rajouter une complexité nuisible à la complexité intrinsèque des grands projets.

- D'autre part, dans un deuxième billet de ce blog paru en janvier 2020 "La paralysie décisionnelle des dirigeants", j'avais évoqué les organigrammes mexicains devenus monnaie courante dans la plupart des grandes entreprises françaises, même si elles semblent s'efforcer, concurrence oblige, de "fluidifier" leurs organisations.

De même que, lorsqu'un problème émerge, on crée un processus pour éviter que le problème n'émerge à nouveau, plus un projet est complexe, plus sa structuration sera complexe dans l'espoir (souvent vain, comme le montre l'histoire de tous les grands projets complexes récents) de pallier tous les aléas de développement, l'incertitude étant désormais proscrite, ce qui est d'ailleurs totalement illusoire, voire nuisible. Et comme on ne peut tout quantifier autant (ni aussi bien) qu'on le voudrait, on aboutit à des enchevêtrements de processus et d'organigrammes dont le côté alambiqué ne sert qu'à dissimuler les carences en précision… Complexité ne veut pas dire clarté…

Résultat : on aboutit au paradoxe que plus les projets sont complexes, plus les organisations sont floues… Il y a quelques années, j'avais comparé deux organigrammes projet, celui d'une société française et celui d'une société allemande: le premier, en plus de son côté un peu "mexicain", était une arborescence qui n'avait rien à envier aux labyrinthes des jardins de la Renaissance (on pourrait parler de flou artistique…), le second était un véritable quadrillage où le niveau "N" dirigeait quatre "N-1", chaque "N-1" dirigeant quatre "N-2"… Difficile de ne pas y voir un reflet des cultures: le flou à la française face à la rigidité allemande… Il va sans dire qu'aucun de ces deux organigrammes n'était vraiment bien adapté à l'organisation du projet…

Au cours de ma carrière, j'ai pu constater à quel point les "Gaulois réfractaires" que nous sommes non seulement éprouvons une certaine réticence à toute forme de cadrage, mais avons toujours peine à mettre sur pied des organisations claires (et donc simples): nous avons donc du mal à "nous retrouver" dans ces organisations, que nous critiquons forcément, mais au fond, en souffrons-nous vraiment, puisque nous continuons dans cette voie? (car je ne nous verrais pas accepter de gaîté de cœur une organisation de type quadrillage citée plus haut).

Reste à savoir si nos grandes entreprises pourront perdurer dans un contexte de concurrence exacerbée, le flou ne contribuant d'évidence pas à l'efficacité d'un projet… (ni la rigidité, d'ailleurs: la recherche du compromis est un exercice dont j'avais souligné la difficulté dans un autre billet de ce blog paru en août 2020 "La difficile quête du juste milieu dans les projets complexes").

Pour l'heure, il faut croire que la phrase du Cardinal de Retz que François Mitterrand avait faite sienne, "On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment", n'est pas limitée à la politique : elle n'est pas près de perdre de son actualité dans notre industrie, ni même dans nos institutions, car les annonces gouvernementales la plupart du temps ambiguës, souvent contradictoires, et parfois mensongères, dans le contexte actuel de crise sanitaire où les décisions donnent l'impression d'être prises en "mode panique", ne sont finalement que le reflet d'un problème beaucoup plus profond…

 

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