La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le management de l'innovation… un nouvel oxymore?

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Le management de l'innovation… un nouvel oxymore?
© Guittet Pascal Guittet Pascal

L'innovation passe pour la clé de la survie de nos entreprises: il faut donc la promouvoir, et pour cela, on veut la structurer, ce qui peut se révéler contre-productif.

 

Il est quasiment impossible de nos jours de trouver un journal relatif à l'industrie qui ne consacre pas au moins un article à l'innovation. Si l'on n'innove pas, on meurt… Soit. Il faut donc innover.

Premier problème: les processus industriels sont de plus en plus complexes, donc de plus en plus en plus lourds. Or, il est prouvé que plus gens ploient sous les processus, moins ils sont efficaces (n'est-ce pas d'ailleurs évident? question de bon sens…). Et donc moins innovants.

Comment en sortir? Mais tout simplement en recréant ce que les processus finissent par oblitérer: un environnement favorable à la créativité. Comment recréer cet environnement? Par ce qui devient un vocable à la mode: les Espaces Collaboratifs d'innovation (ECI)… Apprécions que le terme reste (pour le moment) français: il est vrai que l'équivalent anglais, Innovation Collaborative Space (ICE), a de quoi refroidir…

Et justement, voici le second problème: pour créer ces espaces, il va falloir… eh oui, un processus (voire même des processus!)…

Bienvenue donc dans une nouvelle logorrhée de termes anglo-saxons: "fab lab", "creativity centre", "design thinking" (mot à mot: penser à la conception… diable! c'est vrai que les ingénieurs n'ont jamais rien conçu à ce jour…); on a gardé "incubateur" mais pour combien de temps encore?...

Mais… recréer d'autres schémas basés sur des processus pour compenser ce que d'autres processus ont détruit est-il une bonne solution?

Je ne prétends pas que ces ECI sont inutiles, au contraire: c'est un premier pas, d'abord courageux de la part d'organisations industrielles souvent sclérosées par leur pesanteur, et ensuite forcément positif, car effectivement le mode de fonctionnement nécessairement maigre (pardon… "lean") ne peut que favoriser, notamment par les contacts entre participants, l'émergence d'idées nouvelles.

Par contre, voir ces ECI comme LA solution (et la seule) à la désaffection constatée de l'innovation (dans les grands groupes en particulier) ne me semble pas pertinent. Car très souvent, l'innovation est "commandée" pour répondre à un problème donné; et l'idée qui va réussir à résoudre ce problème peut mettre des années à germer, voire ne jamais émerger…

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A titre personnel, j'ai déposé une dizaine de brevets dans le domaine du spatial: aucune des idées à l'origine de ces brevets n'est apparue dans un cadre contraint par des processus, mais tout à fait par hasard (le dernier lors d'un séminaire où le conférencier parlait d'imagerie 3D, sujet qui ne me concernait pas directement, ce qui fait que je pensais à autre chose, en l'occurrence des lidars spatiaux); les Anglo-Saxons ont un terme spécifique (tiré de l'Indien): "serendipity", qu'on pourrait traduire approximativement par "coïncidence heureuse". L'invention du laser, que certains avaient osé au tout début qualifier de solution sans problème, en est un exemple éclatant…

Je pense donc, une fois de plus (1), que le rôle de l'humain est fondamental dans le phénomène de création intellectuelle comme prélude à l'innovation, et que ce phénomène ne se commande pas, ne se décrète pas et ne se contrôle pas… Il faut donc parfois être patient, et accepter que les choses prennent plus de temps que ce qui avait été prévu: l'une des causes majeures des retards des grands programmes spatiaux est qu'ils sont lancés, pour certains équipements, avec des niveaux de maturité technologique beaucoup trop bas; tout comme une idée innovante censée répondre à un problème donné, une nouvelle technologie peut mettre des années à mûrir, voire ne jamais aboutir… Et l'idée qui lui permettra d'aboutir peut jaillir de façon inattendue, mais très souvent, comme j'ai pu le constater pour mes propres brevets, lors de contacts humains, par exemple des discussions informelles entre collègues: certes, elles peuvent être menées dans le cadre des ECI, mais je crains qu'un cadre trop rigide ("Messieurs, vous allez vous livrer à des exercices d'innovation le vendredi matin de 9h à 11h, boissons et viennoiseries offertes par la Direction"… je caricature un peu, mais à peine), induise chez les participants une réaction d'inhibition, involontaire mais naturelle parce que profondément humaine; et donc que la réussite de ces ECI (qui du coup porteraient bien leur nom anglo-saxon d'ICE) ne soit que mitigée.

 

Structurer l'innovation: les mots pour le dire, les maux pour le faire…

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(1) Cf mon article publié en août 2017 dans une Tribune de l'Usine Nouvelle: La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises
 

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