La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le hasard et sa nécessité

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Le hasard et sa nécessité
© Pixabay/Geralt

Notre monde industriel moderne s'est mis à craindre, voire détester le hasard. Pourtant, il a encore sa place, au moins autant que les outils et processus complexes visant à l'éliminer. Et ce serait une erreur de le mésestimer...

Il y a quelques jours, une revue en ligne d'informations scientifiques mentionnait une nouvelle découverte due au hasard, cette fois dans le domaine des nanotechnologies quantiques: le refroidissement rapide accidentel de quasi-particules a permis de générer un condensat de Bose-Einstein, état particulier de la matière dont les particules occupent un état quantique de basse énergie et doté de propriétés spécifiques, utilisées entre autres dans le développement des futurs ordinateurs quantiques ultra-rapides.

Le hasard…
- Si en 1879 Louis Pasteur n'avait pas laissé vieillir inopinément des souches bactériennes du choléra lors de ses expériences sur des poules, il n'aurait probablement pas découvert le principe du vaccin contre la rage.
- L'effet photoélectrique (émission d'électrons sous l'action de la lumière), à l'origine de la notion de photon formulée par Albert Einstein, fut découvert accidentellement par Heinrich Hertz en 1887, lors d'expériences sur une bobine d’induction produisant des étincelles électriques.
- En 1896 Henri Becquerel découvrit la radioactivité après avoir enfermé par hasard dans un tiroir des cailloux d'uranium avec des plaques photographiques.
- Et en 1928 Alexander Fleming découvrit la pénicilline en constatant, à son retour de vacances, que ses boîtes de Petri contenant des staphylocoques dorés avaient été envahies par des colonies de moisissures blanc verdâtre.

De là à dire que toutes les grandes découvertes sont le fruit du hasard, il n'y a qu'un pas que je ne peux évidemment pas franchir, de par ma formation française d'ingénieur résolument tournée vers le cartésianisme. Car on peut multiplier les exemples de découvertes majeures non accidentelles, fort heureusement d'ailleurs, sinon à quoi serviraient les études poussées des universités et grandes écoles ? Mais notre formation serait-elle trop cartésienne ? Peut-être, comme je l'avais écrit dans un article de ce blog paru en novembre 2018, "Cartésianisme et intellectualisation…". Ce cartésianisme scientifique et technique ne semble pas limité à notre pays, même s'il y est plus développé de par notre culture.

L'avènement relativement récent des outils informatiques qui imprègnent dorénavant tous nos processus industriels sont un levier immense de démultiplication de l'efficacité de nos schémas de création intellectuelle. Il serait bien sûr impensable de les remettre en cause et de tout laisser au hasard. Qui plus est, l'être humain a une incapacité notoire à tourner le dos à toute forme de progrès même si celui-ci a des effets négatifs importants.

Mais ces outils ont une double contrepartie: d'une part, ils peuvent être un frein à la libre imagination (ce que j'avais expliqué dans un article de ce blog paru en septembre 2018 "Le management de l'innovation… un nouvel oxymore ?") et, d'autre part, ils développent une culture du déterminisme que j'ai dénoncée à plusieurs reprises, culture qui va jusqu'à la crainte exacerbée de l'inconnu et au désir (inavoué, mais réel) de connaître l'avenir. J'avais caricaturé cette attitude dans un autre article de ce blog paru en mai 2019, "Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le… futur"; on en trouve d'autres exemples avec la possibilité, grâce aux progrès de la génétique, de déterminer avec une très forte probabilité quelle maladie nous amènera dans l'autre monde, et, encore mieux, avec les progrès de l'imagerie grâce auxquels ont été créées des applications qui nous offrent la (ô combien ravissante!) opportunité d'apprécier le vieillissement de notre visage dans plusieurs décennies… (cela dit, je doute qu'elles aient un grand succès, et je m'en réjouis). Adieu le hasard, tout est, ou doit être, écrit…

Nous arrivons donc à générer un monde où le hasard est, ou doit être, proscrit ; il est vrai que le hasard, pourtant générateur de trouvailles inattendues (la fameuse "serendipity" des Anglo-Saxons), a ce côté fondamentalement humain devenu, en quelques décennies, un élément jugé perturbateur, voire nocif dans nos processus industriels (cette considération reste l'un des principaux thèmes récurrents de ce blog). La conséquence est que le déni de l'humain va de pair avec le refus du hasard. L'histoire nous montre pourtant qu'il a joué (et persiste à jouer !) un grand rôle dans nombre de découvertes, et toutes les récentes grandes inventions ne sont pas à porter au crédit de démarches calibrées s'appuyant sur des outils de grande complexité, il serait donc regrettable de continuer à nous enfoncer aveuglément dans ce déterminisme obsessionnel qui nous pousse à ne plus vouloir admettre que "le hasard fait (encore parfois) bien les choses"…

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