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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le facteur chance a-t-il sa place dans les projets complexes modernes ?

Publié le

Le facteur chance a-t-il sa place dans les projets complexes modernes ?

Invoquer de nos jours la chance dans la réussite d'un projet, quand les outils de travail et la rationalisation des processus sont censés prévenir tout échec, relève de l'hérésie. Et pourtant…

Quelques années après être entré dans le domaine du spatial, on m'a confié, au début des années 80, la responsabilité du développement d'un générateur solaire pour satellite d'un type nouveau : il s'agissait en l'occurrence du premier générateur souple pour l'espace ; il était replié dans une boîte pour le lancement du satellite, de façon à prendre moins de place que les générateurs classiques dits rigides qui se présentent sous forme de panneaux rectangulaires repliés les uns sur les autres pour le lancement et déployés une fois le satellite en orbite; notre nouveau générateur était constitué de deux ailes souples repliées en accordéon dans leur même boîte et dépliées au moyen de deux pantographes (systèmes de losanges articulés similaires au support extensible des anciens téléphones fixes de bureau).

Comme tous les générateurs solaires pour satellite, le nôtre a subi les essais classiques de vibrations puis de déploiement, pour vérifier que tous les mécanismes fonctionnaient correctement après application de contraintes mécaniques sévères telles que celles rencontrées lors du lancement. Et lors du premier essai de déploiement après vibrations de notre modèle de développement (heureusement pas encore le modèle de vol destiné à être monté sur le satellite) … catastrophe ! L'aile gauche se déploie conformément aux prévisions, tandis que l'aile droite, qui aurait dû se déployer en même temps que l'aile gauche, ne se déploie qu'une fois l'aile gauche déployée… Certes, si cet incident avait eu lieu en orbite, il n'y aurait eu aucun impact sur la puissance totale fournie par le générateur, puisque les deux ailes s'étaient finalement déployées. Mais notre cartésianisme ne nous autorisait pas à ne pas rechercher les causes de cette anomalie…

Je passe sur les enquêtes tous azimuts menées sur les mécanismes de l'aile incriminée : il s'est avéré que l'un des axes du mécanisme de rotation du pantographe de l'aile droite avait cassé en vibrations, parce que, suite à une erreur de calcul, il était sous-dimensionné. Il n'avait pas cassé sur l'aile gauche. Donc… En fait, personne ne pouvait expliquer de façon convaincante pourquoi la rupture de l'axe (avec un profil relativement net) avait empêché le déploiement de l'aile… Et personne non plus ne pouvait expliquer de façon convaincante comment, après le blocage initial, l'aile s'était débloquée…

Nous avons donc changé le matériau de l'axe, remonté l'axe, replié les ailes, refermé la boîte, soumis à nouveau le générateur à des vibrations, et relancé un essai de déploiement. Et là… même scenario ! Nous nous sommes évidemment précipités sur l'axe changé… il était intact ! Après moult analyses de causes d'anomalie utilisant tous les outils possibles, force fut de constater que nous ne pouvions expliquer cette anomalie… Le générateur du modèle de vol devait être monté sur le satellite plusieurs mois plus tard, mais nous ne savions pas comment mettre à profit ces mois pour identifier la cause de l'anomalie. Nous nous rassurions en nous disant que l'essentiel était que les deux ailes se déploient (on se console comme on peut…).

Et quelques mois plus tard, coup de théâtre! Notre responsable de l'équipe de techniciens m'appelle pour me dire qu'il avait découvert la cause!!! Il venait de passer inopinément ses doigts sur l'une des faces du pantographe et l'avait trouvée "collante" : le pantographe était constitué de tubes rectangulaires qui, lorsque les ailes étaient repliées dans la boîte du générateur, étaient en appui les uns sur les autres, et la face que mon collègue avait effleurée avait été, quelques mois plus tôt, recouverte d'un film adhésif (pour des raisons thermiques) ; ce film s'était finalement avéré inutile et avait donc été retiré, mais probablement dans la précipitation, ce qui explique qu'il était resté des traces de colle, et c'est tout simplement cette colle qui empêchait momentanément le déploiement de l'aile, en "solidarisant" pendant quelques dizaines de secondes les tubes du pantographe. Une fois ces traces de colle nettoyées, le problème a disparu… Et les cinq générateurs qui ont volé sur cinq satellites différents ont tous parfaitement fonctionné.

Plusieurs leçons évidentes sont à tirer de cette expérience: l'importance des essais, l'enseignement toujours utile d'un échec ou d'une anomalie, le fait qu'une erreur peut en cacher une autre (comme les trains….). Mais au-delà de ces leçons, je me suis rendu compte, en illustrant par cette anecdote le cours que je donne chaque année sur la gestion des projets spatiaux à diverses promotions d'étudiants, que l'aspect coïncidence que je mentionnais jusqu'à récemment occultait quelque chose de bien plus important: nous avons eu la chance (car il s'agit bien de chance !) que l'axe sous-dimensionné casse du côté de l'aile dont les tubes du pantographe avaient été mal nettoyés. Sans quoi l'erreur de calcul serait passée inaperçue, et rien ne dit que lors du lancement, la rupture possible d'un axe, avec un profil moins "propre" que celui constaté lors de notre essai au sol, n'aurait pas conduit à un vrai blocage sur une aile, voire sur les deux ailes (avec comme conséquence la perte du satellite) !

J'avais cité dans un article précédent de ce blog une phrase de l'ancien administrateur de la NASA, Sean O'Keafe, à propos du spatial : "We are always on the razor edge between success and failure" (1)… Cette phrase d'une pertinence exceptionnelle montre à quel point l'aléatoire peut (encore) intervenir dans les projets complexes comme ceux du spatial, aléatoire qui peut se matérialiser par la fameuse loi de Murphy "If anything can go wrong, it will" (2)  (indémontrable et pourtant souvent vérifiée, contre toute logique possible) ou au contraire par la chance. C'est justement dans l'aléatoire qu'on retrouve cette part d'humain qu'on veut tant réduire aujourd'hui (car l'erreur étant humaine, si on supprime le côté humain, on supprime l'erreur, n'est-ce pas ?… autre exemple flagrant de sophisme managérial, qui oublie que les logiciels pont encore élaborés par des humains)… Or, comme le montre l'incident du générateur solaire, deux erreurs humaines ont été révélées par un geste humain et… par un coup chance…

(1) Nous sommes toujours sur le fil du rasoir entre la réussite et l'échec.
(2) Traduction approximative: Si quelque chose peut mal se passer, c'est ce qui arrivera… Nous avons deux équivalents français: la "Loi de l'emmerdement maximum" et son célèbre corollaire de notre défunt ex-président Chirac : "Les emmerdements, ça vole en escadrille"…

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