La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le droit à l'erreur a un petit goût de "deux poids-deux mesures"

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Le droit à l'erreur a un petit goût de deux poids-deux mesures
La physique astronomique s'est développée sur des découvertes et des erreurs. Les accepter, les dépasser, c'est progresser.
© Unsplash/Patrick Hendry

« Apprendre de ses erreurs » est un nouveau slogan très en vogue. Mais l’erreur est-elle vraiment acceptée ? Rien n’est moins sûr, et la réponse à cette question relève non seulement de la culture, mais aussi de la position dans l’organigramme hiérarchique.

Quand on considère les succès de SpaceX, qui font pâlir d’envie ses concurrents, et qu’on prend un peu de recul par rapport au buzz qui accompagne presque systématiquement chaque lancement d’un Falcon 9 avec sa grappe de 60 satellites Starlink, on se rend compte que pour arriver à de tels records, Elon Musk n’a pas lésiné sur les moyens mais surtout sur les risques. J’en ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog, et le bilan des échecs qui ont précédé tous les succès ne doit pas être oublié : mais c’est justement le fameux « Try and fail and try again » (ou bien « Try and fail and learn ») que la firme américaine pratique avec ténacité qui a permis de transformer ses échecs initiaux en succès retentissants. Un échec étant la plupart du temps la conséquence d’une erreur, accepter le risque d’un échec, c’est donc aussi accepter de commettre une ou des erreurs. En théorie…

J’ai déjà évoqué dans ce blog l’impact de la dimension culturelle dans l’organisation du travail, et je ne suis pas le seul à avoir opposé le goût du risque outre-Atlantique à la frilosité européenne. Et je ne crois pas que décréter le droit à l’erreur dans nos industries soit plus qu’une posture destinée à masquer une situation qui ne pourra guère changer avant quelques générations.

En effet, devant les succès engrangés par ceux qui prennent des risques, il n’est guère de strate hiérarchique qui ne revendique désormais le « droit à l’erreur », ce qui est louable en soi, mais les effets de l’erreur ne sont pas perçus et jugés de la même façon en fonction du niveau de la strate dans l’organisation. Car l’erreur au plus haut niveau de management est rarement sanctionnée comme elle le devrait (je renvoie le lecteur incrédule à l’ouvrage remarquable de Ghislaine Ottenheimer « Les intouchables », qui avait cloué au pilori Michel Bon, Jean-Marie Messier et Pierre Bilger). Á partir d’un certain niveau de hiérarchie, l’expérience montre que les erreurs n’ont qu’un faible (ou aucun) impact sur la carrière, tandis que les conséquences se paient dans les strates inférieures, ce que j’avais dénoncé dans un billet de ce blog paru en novembre 2020 (Le confort (pour certains) des « grandes » décisions).

Inversement, à l’heure où chaque euro compte dans le bilan financier des entreprises, notamment celles où la comptabilité journalière a pris le pas sur la vision stratégique, malheur au « clampin » qui, encouragé à prendre un risque, commet le sacrilège de dépasser le budget qui lui a été alloué parce que le risque s’est matérialisé. Entre l’engagement à respecter le budget alloué et l’encouragement à prendre des risques, on se trouve devant une équation bien difficile à résoudre par les temps qui courent… Et quand on se fait une fois taper sur les doigts pour avoir enfreint la règle financière, on n’est plus très enclin à recommencer : dans l’obsession de la mesure qui caractérise notre époque (et qui va de pair avec le tropisme de la numérisation), quelques k€ de dépassement représentent un fait immédiatement chiffrable, tandis que l’absence de prise de risque ne peut se mesurer que de façon très indirecte et à long terme, à l’aune des marchés perdus face à ceux qui auront « osé ».

C’est en réfléchissant récemment à cet écart (un parmi tant d’autres) entre grandes déclarations et réalité du terrain que je me suis souvenu d’un livre d’Arthur Koestler paru en France en 1960, « Les somnambules », un pavé de plus de 600 pages (en format poche !) que j’avais hésité à ouvrir, effrayé par l’ampleur de la tâche : lorsque j’ai franchi le pas, en 1973, à peine lues les premières pages, j’ai littéralement dévoré ce qui constitue une véritable bible de l’histoire de l’astronomie depuis l’antiquité à nos jours, déclinée au travers des errements (devenus peu à peu des lois physiques démontrées) des philosophes et savants de l’antiquité jusqu’à nos jours, de Pythagore à Galilée, en passant par Aristote, Ptolémée, Copernic, Tycho Brahé, Kepler et d’autres moins connus. Chacun a bâti sa théorie à la fois sur les découvertes, mais aussi sur les erreurs commises par ses prédécesseurs. L'auteur considère que les chercheurs avancent un peu au hasard, comme des somnambules, et qu’ils sont même parfois dépassés par ce qu’ils trouvent (ce fut le cas de Kepler et de ses fameuses lois). La physique astronomique actuelle doit donc ses lettres de noblesse à toutes ces théories d’abord erronées[1], puis progressivement révisées à la lumière de mesures rendues possibles par les progrès techniques. Le livre illustre à merveille cette phrase de Confucius : L'homme sage apprend de ses erreurs, l'homme plus sage apprend des erreurs des autres.

Il serait donc judicieux que l’erreur, souvent à l’origine des plus grands progrès[2], soit acceptée à tous les niveaux des chaînes fonctionnelles de nos organisations industrielles modernes, en gardant en mémoire ce bon vieux proverbe : Il n'y a que celui qui ne fait rien qui ne se trompe jamais.

 



[1] Notons cependant qu’au V° siècle avant J.C., Philolaos de Crotone fut le premier à déclarer que la Terre n'était pas le centre de l'univers : visionnaire ou génie ?

[2] C’est en particulier aussi le cas de la médecine

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