La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le danger de l'excès d'informations

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Le danger de l'excès d'informations

On sait maintenant que trop d'informations tue l'information. Mais l'excès d'informations restreint aussi les capacités d'analyse et finit par détruire l'esprit critique : l'intelligence artificielle, malgré sa contribution au "tri" des données utiles, ne fera qu'aggraver cette situation. 

Il n'aura échappé à personne que nous sommes désormais à l'ère de l'information (les frères Bogdanov avaient même déclaré à la fin de leur ouvrage fumeux sur le big-bang que l'information était… Dieu ! [1]) et que nous ne pouvons plus nous soustraire aux différents flots d'informations qui régissent (je devrais dire "qui noient", et dans certains cas "qui broient", comme on a pu le constater avec la crise du Covid-19) nos vies privées et professionnelles : je me limiterai dans cet article à la vie professionnelle dans les grandes entreprises.

Distinguons tout d'abord deux types d'informations :

- d'une part ce qu'on pourrait appeler les actualités tant sur la vie de l'entreprise que sur l'environnement (changements d'organisation, état de la concurrence, grandes décisions politiques pouvant influer sur la stratégie de l'entreprise, etc), diffusées en général par les organes internes de l'entreprise : nous en sommes régulièrement inondés (a fortiori en ce moment) ; c'est là que le bât commence à blesser, car nous avons évidemment du mal à tout lire en détail (à moins de ne faire que ça, ce qui n'est pas ce à quoi nous sommes supposés être payés) ;

- d'autre part les données techniques et programmatiques propres aux projets sur lesquels nous travaillons : grâce aux progrès de l'informatique, tant en rapidité de calcul qu'en possibilité de stockage, on est passé des méga- aux giga- aux tera- aux petabytes ; et ce n'est pas fini, les clouds nous offrant l'opportunité de générer encore plus de données ; bien sûr, il ne s'agit pas de les connaître une à une, mais de savoir les gérer, ce qui prend déjà beaucoup de temps; et c'est là que le bât blesse à nouveau, car la gestion des données ne représente qu'une partie de l'activité dévolue à l'ingénierie et à la gestion de projet.

En quelques décennies, le travail de l'ingénieur est passé de la créativité pure à la digestion (jusqu'à l'indigestion…) d'informations tous azimuts : le cerveau humain, dont l'évolution n'a pas suivi celles des machines au cours des dernières décennies en termes de vitesse, n'a plus le temps nécessaire à l'analyse de ces informations dont on a parfois l'impression qu'on le gave comme on le fait avec les oies…Le mode actif ou proactif a laissé place, faute de temps, au mode passif. Et quand on ne prend plus le temps (parce qu'on ne l'a plus) d'analyser l'information, on perd peu à peu l'esprit critique qui permet de séparer le bon grain de l'ivraie… Je rappellerai à ce propos une anecdote très révélatrice que j'avais citée dans un article de ce blog paru en octobre 18 "La dictature du déterminisme dans les projets complexes" : celle de la sonde américaine qui s'était écrasée sur Mars parce que deux laboratoires de la Nasa avaient développé les codes de calcul de freinage de la sonde avec des unités différentes… J'avais évoqué le manque de communication entre les deux équipes : mais comment communiquer quand on passe son temps à analyser des données ?

L'intelligence artificielle (IA) est censée nous aider à trier ces flots de données que le cerveau humain n'est plus capable de maîtriser, c'est même l'une de ses finalités principales : il est indéniable qu'elle sera un atout précieux dans le domaine médical pour des diagnostics beaucoup plus rapides et fiables, soulageant d'autant les médecins de longues heures passées à analyser les données des patients ; on commence à l'utiliser pour le traitement des images satellites, les algorithmes d'IA de plus en plus sophistiqués permettront de transmettre en temps quasi-réel aux utilisateurs les images les plus utiles sans attendre des temps de traitement souvent très longs du fait de la quantité gigantesque de données à manipuler et à trier. Mais demandera-t-on aussi à l'IA de se substituer à nous pour analyser toutes les informations que l'on n'a plus le temps d'analyser ? Ce sera techniquement possible, mais est-ce souhaitable ? Quelle serait alors la plus-value de l'humain, devenu incapable de critiquer les résultats de la "machine" ? Et aura-t-on le choix ?
Dans un autre article de ce blog paru en mai dernier, "La nouvelle guerre des étoiles: adieu l'humain ?", j'avais mentionné le danger de voir l'humain disparaître face aux progrès grandissants des outils destinés à l'aider; les outils générant de plus en plus d'informations, il faut donc aussi des outils (dont l'IA) pour gérer ces informations… Puisque "confinement" sera le mot de l'année 2020, gageons que les chances s'accroissent chaque année de voir à terme l'humain confiné au rôle de serviteur passif des outils qu'il aura créés pour ce qu'il croyait être son propre bien…

[1] et je dois dire que, malgré le côté incompréhensible, voire foireux, du livre, l'idée est loin d'être aussi débile qu'il y paraît, à condition de croire en Dieu…

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