La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Le chemin long, mais sûr, vers la décérébration

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Le chemin long, mais sûr, vers la décérébration
Penser serait-il si fastidieux qu'il faudrait laisser les machines le faire à notre place
© Pixabay CC

L’ordinateur occupe désormais une place prépondérante dans notre vie, qu’il est censé nous rendre plus facile. Mais nous rendra-t-il plus intelligents ?

Je ne reviendrai pas sur la perte de l’humain dans nos processus industriels, ni sur les dangers de la numérisation, deux sujets que j’ai maintes fois abordés dans ce blog et dont je dois avouer que leur prégnance m’inquiète.

Au-delà des conséquences néfastes que j’ai pu évoquer, il en est une autre qui mérite d’être mentionnée : notre décérébration progressive, mais inéluctable. La formule est un peu brutale, certains la jugeront exagérée, mais je maintiens ma position.

Dans un billet de ce blog paru en novembre 2019 (La fascination pour l'absurde : un mal incurable ?), j’avais cité le film américain de 2006 « Idiocracy », une dystopie satirique (et prémonitoire) sur le futur de la société américaine appelée à devenir intellectuellement dégénérée. Je crains que ce processus ne concerne pas uniquement les Etats-Unis, même s’ils ont pris une bonne longueur d’avance.

Je citerai pour illustrer mon propos l’échec du lanceur Vega le 16 novembre 2020, suite à une déviation de trajectoire. La cause en a été rapidement identifiée : l’inversion de deux câbles électriques due à une erreur humaine. Une telle « maladresse » en 2021 se doit d’être analysée au-delà des aspects purement techniques et programmatiques :

- Les « numéristes » verront forcément de l’eau apportée à leur moulin : moins il y aura d’humain dans la boucle des processus, moins on se trompera. Est-ce aussi simple ?

- L’enquête n’a révélé ni incompétence ni négligence (au vu des 15 succès des tirs précédents sur un total de 16, ce n’est pas étonnant).

- La cause était une faille dans la procédure d’intégration : les employés expérimentés savaient combler les lacunes de la documentation, mais il est possible que le message n’aient pas été transmis à la nouvelle équipe, qui devait avoir pour consigne d’appliquer « à la lettre » ce qui était prescrit.

Entre les processus, les normes et l’informatique, celle-ci favorisant d’ailleurs la multiplication des premiers, il faut reconnaître qu’il ne reste plus beaucoup de place à la réflexion. Nous en sommes arrivés à une certaine robotisation de notre fonctionnement intellectuel dont l’espace de « liberté » se réduit peu à peu au fil des ans.

Quand, pour faire son travail, on est forcé d’entrer dans le dédale des processus et des normes, et de s’appuyer sur des outils informatiques dont on ne maîtrise en rien le contenu, il devient difficile de prendre le recul nécessaire à la réflexion « sereine » qui justifie l’existence de notre matière grise. Alors on « applique » sans se poser de questions (on n‘a de toute façon plus le temps de s’en poser).

Il y a déjà une dizaine d’années, je m’étais plaint à un collègue de l’Agence Spatiale Européenne de mes déboires avec mon PC : il m’avait répondu non sans humour, mais non sans réalisme, que ce n’était pas le PC qui était à mon service, mais le contraire. L’intrusion agressive de publicités sur notre ordinateur privé lors de la moindre recherche sur Internet, Google se faisant un devoir d’aller au devant de ce qu’il suppose être nos désirs, montre à quel point notre libre-arbitre perd ses droits au profit de la machine qui pense à notre place.

Projetons-nous dans un avenir proche au travers de trois informations récentes :

- Le réseau de neurones GPT-3, le plus gros modèle de langage à ce jour disposant de 175 milliards de paramètres, est capable, à partir de quelques indications, d’écrire un texte dont la qualité rivaliserait avec celle d’écrivains célèbres.

- Toyota construit une ville entièrement robotisée, avec Intelligence Artificielle (IA) et voitures autonomes, pour 2000 de ses employés.

- L’IISM (Institute of Information Systems and Marketing) travaille à rendre l’IA davantage tournée au service de l’humain, en partant du dilemme « Is AI a valuable support or job killer ? » (ce qui prouve au passage que l’IA peut être source d’interrogations). Pour cela (je cite), « ils suivent un paradigme sociotechnique destiné à créer un bon équilibre entre les opportunités techniques, l’organisation, les objectifs de l’entreprise, et les intérêts de l’individu ». Dit comme ça, on est tout de suite rassuré, n’est-ce pas ?

L’IA, la robotisation, la numérisation, toutes ces grandes « révolutions » ont pour but officiel de soulager nos tâches fastidieuses : penser serait donc également fastidieux au point de laisser la machine le faire à notre place. Tout devient intelligent : la voiture, la maison, les vêtements ; même les bombes le deviennent ! L’être humain, lui, ne semble apparemment pas profiter de cette évolution. Mais le souhaite-t-il vraiment ? Il est permis d’en douter… Et la mise en coupe réglée des rêves d’enfant comme proposé en avril par une élue de Poitiers pourrait bien s’inscrire dans cette démarche : car ne plus rêver, c’est aussi un bon moyen pour ne plus penser.

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