La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La technique devenue otage du management

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La technique devenue otage du management
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La technique a longtemps régné sur l'industrie, parfois aux dépens d'une saine gestion. Les années 2000 ont vu l'émergence d'une élite managériale peu encline à partager son pouvoir : on est censé gérer mieux qu'avant, mais la mise en coupe réglée de la technique est-elle la meilleure solution ?…

Lorsque l'on consulte les offres d'emploi des cadres, notamment celles des écoles d'ingénieurs, on distingue depuis une vingtaine d'années un déplacement marqué, pour les juniors, vers les activités de gestion : je ne compte plus les annonces, pour un poste de chef de projet, demandant une expérience de… 0 à 3 ans ! Le management est à la mode : finalement, avec le bon diplôme, tout le monde peut manager, n'est-ce pas, avec ou sans expérience… Et gérer un projet, c'est plus digne de flatter l'ego d'un postulant que faire des calculs ou des essais… Il est vrai qu'en l'occurrence, il s'agit de "petits" projets, mais la tendance est assez révélatrice de l'emprise de la gestion sur la technique.

En tant qu'ingénieur, j'ai pu constater, tout comme mes pairs, qu'en moins de quatre décennies, le métier de l'ingénieur "technique" s'est beaucoup dévalorisé en perdant de son aura, et donc de son attractivité :
d'une part, la technique étant moins en vogue dans nos hautes sphères, elle passionne moins les foules ;
d'autre part les carrières d'expert sont devenues rares, et les promotions associées sont loin d'atteindre, en termes de salaire, celles du "top level" management…

Il est vrai qu'autrefois, privilégier la technique sur la gestion pouvait entraîner des dérives de coûts et de planning plus ou moins acceptables : il était donc normal que le balancier se dirige vers un peu plus de rigueur programmatique… Le problème est que pour le moment, on a du mal à le voir ralentir pour revenir à nouveau vers la technique… Pourtant, depuis que le management a pris le pas sur la technique, a-t-on vu des grands projets stabilisés financièrement et calendairement ? Bien au contraire, la spirale inflationniste de la plupart des grands projets fait ou a fait (et fera encore…) la une des journaux… (Centrales EPR en France, Aéroport de Berlin en Allemagne, JWST et F-35 aux USA, etc).

On peut toujours arguer que ces dérives ne sont pas toujours dues à des erreurs de gestion, mais souvent à des imprévus techniques : certes, mais on est en droit de se demander si ces imprévus n'auraient pas pu être "anticipés" si la technique n'avait pas été reléguée au second plan devant la gestion…

Le phénomène de mainmise du management dans les décisions industrielles a pris une telle ampleur que les experts deviennent suspects : lorsqu'ils demandent un peu de temps (comment osent-ils ? les effrontés !) pour creuser une analyse, ils sont voués aux gémonies par les adeptes du "tout tout de suite"; lorsqu'ils préconisent un essai supplémentaire, on les accuse de chipoter (terme poli) ; bref, lorsque leurs recommandations ne cadrent pas avec les décisions des managers, ils sont vite relégués au rangs de professeurs Tournesol.

On a maintenant plus de deux décennies de distance pour se rendre compte que la soumission de la technique au management est, finalement, tout autant inefficace que la domination absolue de la technique. Il n'empêche que les entreprises (surtout européennes, d'ailleurs) continuent à produire des organigrammes type "armée mexicaine" où les "rameurs", ceux de la dernière couche en bas de l'organigramme, c'est-à-dire les exécutants (terme bien péjoratif pour désigner ceux sans qui la galère n'avancerait pas bien loin….) se retrouvent sous de multiples couches hiérarchiques, un véritable millefeuille à la crème bien indigeste…

Le fameux Elon Musk, lorsqu'il n'était encore "que" PDG de SpaceX, avait déclaré, en réponse à ceux que s'extasiaient de la réussite de sa société de lanceurs : "SpaceX has a high signal to noise ratio, where signal is engineering and noise is management" (1) … On n'est pas prêt d'y arriver…

Cet asservissement de la technique au management me rappelle l'histoire de la reine Zénobie, célèbre reine de Palmyre qui (je cite Wikipedia) avait réuni sous son autorité la Syrie, l'Arabie et l'Égypte ; après sa capture par les Romains, elle fut envoyée à Rome pour figurer au triomphe de l'empereur Aurélien, après quoi on perd sa trace. Si la technique est aujourd'hui enchaînée au char du management, souhaitons qu'on n'en perde pas la trace un jour…

(1) SpaceX a un rapport signal à bruit [NdR : paramètre physique définissant la qualité d'un signal optoélectronique] élevé, où le signal, c'est l'ingénierie et le bruit, c'est le management

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