La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La taylorisation de l'ingénierie dans les projets complexes

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La taylorisation de l'ingénierie dans les projets complexes

A l'heure du (presque) tout numérique et bientôt de la robotisation universelle, on peut se demander quelle est la place laissée au métier de l'ingénierie et surtout quel est son devenir après la mutation qu'elle traverse sous le rouleau compresseur du déterminisme industriel…

Dans un article précédent de ce blog, La dictature du déterminisme dans les projets complexes paru en octobre 2018, j'avais évoqué les effets pervers de l'acharnement dans la course au détail imposée par la complexité des outils de chiffrage modernes. Cet obsession du détail s'accompagne d'une volonté de mettre "en coupe réglée" toutes les activités qui concourent au développement d'un grand projet: la crainte du risque, sujet que j'ai maintes fois évoqué dans ce blog, ne fait que renforcer cette volonté.

On en arrive alors à une parcellisation des activités de l'ingénieur qui n'est pas sans rappeler celle des ouvriers à la chaîne de l'industrie automobile, brillamment introduit dans les usines Ford au début du siècle dernier… Ce découpage extrême se produit à plusieurs étapes de ce qu'on appelle le cycle de vie d'un programme: lors de l'élaboration du prix de vente, après la négociation qui très souvent demande des modifications des activités, après l'obtention du contrat pour remettre d'équerre tous les chiffrages, à plusieurs reprises pendant le développement au moment des grands jalons du planning, et en fin de programme lors de la livraison.

Les outils de chiffrage permettent d'accéder maintenant à une précision qu'on n'aurait pu imaginer ne serait-ce qu'il y a deux décennies (parfois aux dépens de l'exactitude, comme je l'avais mentionné dans l'article d'octobre 2018) : cette précision donne à certains l'illusion que l'on maîtrise de bout en bout tout le processus de développement (et même les risques qui sont chiffrés à l'aide d'outils aussi précis qu'erronés, comme j'ai pu le constater ces dernières années en "creusant" les formules du calcul des provisions financières pour risques), mais la mise à jour régulière des dépenses programme ; lors des étapes identifiées plus haut, montre les limites de l'exercice (ce que j'avais illustré dans un autre article de ce blog, La précision illusoire des chiffres dans les devis complexes, paru en septembre dernier). Et on oublie que trop morceler ne conduit ni à raccourcir le planning, ni à réduire le coût global, comme le dit ce vieux dicton paysan: Quand on coupe un saucisson en tranches et qu'on le reconstitue, il est toujours plus long après qu'avant…

Ce qui m'inquiète surtout, au titre de l'ingénieur que je suis, c'est de voir l'ingénierie réduite de plus en plus à un ensemble de paramètres de chiffrage calibrés qu'on réajuste au fil du temps, et de voir sa finalité s'estomper derrière le mur d'une gestion bureaucratique qui ne comprend pas grand-chose (et ne s'intéresse guère) aux défis techniques qui sont le "sel" du métier de l'ingénieur… Les ingénieurs d'aujourd'hui sont de plus en plus poussés à devenir des "costeurs" (c'est-à-dire des chiffreurs, mais le terme anglo-saxon est plus chic, ou moins dépréciatif, n'est-ce pas ?), passant de plus en plus de temps à établir des devis, à les mettre à jour, à suivre des dépenses, au détriment de l'activité propre pour laquelle ils sont censés avoir été embauchés… Faut-il s'étonner alors que malgré les effets d'annonce, ce métier se soit dévalorisé au point que les industries de haute technologie ont de plus en plus de mal à recruter chez les jeunes frais émoulus des grandes écoles et universités ?

L'ingénierie de papa ou grand-papa avec la planche à dessin a certes fait son temps: mais la modernisation du métier grâce à l'informatique ne doit pas s'accompagner d'un vidage de sa substance (la fameuse matière grise) pour en faire un ensemble de variables formatées et insipides. Et je ne peux m'empêcher de rappeler au passage que cette matière grise, c'est la part d'humain de l'ingénierie…

L'ironie de l'histoire est qu'il semble que la taylorisation extrême a justement fait son temps dans la production des voitures (où même là, on essaie de remettre de l'humain dans la boucle), mais qu'avec presqu'un siècle de décalage, elle fait son entrée en force dans l'ingénierie des projets complexes….

Espérons qu'il ne sera pas nécessaire d'attendre presque un siècle pour assister à un revirement salutaire… En attendant, ces deux petites phrases anglo-saxonnes bien connues (et qui se passent de traduction) sont toujours en vigueur:

Engineering is the art of making possible what is impossible.
Bureaucracy is the art of making impossible what is possible…

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