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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La précision illusoire des chiffres dans les devis complexes

Publié le

La précision illusoire des chiffres dans les devis complexes
© Dave Dugdale - Flickr CC

Lorsque l'on compare, à la fin d'un programme, son coût final à celui calculé avant sa mise en œuvre, on constate très souvent un écart important entre prédiction et réalité, ce qui laisse penser que les outils de calcul de coût du 21° siècle, malgré leur précision, ne sont toujours pas adaptés…

J'avais évoqué, dans deux articles précédents de ce blog, d'une part l'acharnement du détail qui conduit à oublier la réalité (La dictature du déterminisme dans les projets complexes, paru en octobre 2018), et d'autre part les conséquences de la course aux coûts toujours plus bas, qui mène in fine souvent à des coûts plus élevés (La pression financière: coûts bas à tout prix, paru en janvier 2019).

Au cours des dernières années, l'obsession de vouloir tout déterminer à l'avance (en espérant parer ainsi à tous les risques, surtout bien sûr les risques de dérapage programmatique) s'est heurtée à la (dure) réalité de la difficulté de maîtriser les coûts des grands projets: j'ai maintes fois cité le JWST (James Webb Space Telescope: budget multiplié par 12 en 10 ans… pour le moment), on connaît aussi les "tribulations" du tunnel sous la Manche, largement médiatisées, et celles du nouvel aéroport de Berlin (dont on se demande s'il sera terminé un jour). Le problème est que, bien sûr, plus les pertes de tels projets sont abyssales, plus les organismes sont tentés de développer des outils financiers de plus en plus évolués destinés, "au prochain coup", à ne pas retomber dans les mêmes erreurs… Mais y a-t-il eu vraiment des erreurs ? ou bien tout grand projet ne mène-t-il pas nécessairement à ce que nous appelons erreurs et qui ne sont que la matérialisation des difficultés inhérentes à des projets de plus en plus complexes ? Il suffit de constater à quel point les fameuses "lessons learnt", autrement dit les leçons du passé, partie intégrante des projets spatiaux, sont devenues un exercice obligé, mais rarement suivi d'effet...

Je reprends ce qu'avait dit Michael Freilich, directeur de la Science à la NASA, à propos du JWST: le coût final d'un programme de cette ampleur ne peut être connu qu'à la fin du programme… Provocation ? Un peu, mais pas seulement. Je suis confronté dans mon métier à une effervescence des devis devenue permanente, parce qu'il faut alimenter ces nouveaux outils de calcul des coûts: du fait de leur complexité, la valeur ajoutée technique de nombreux ingénieurs, inévitablement impliqués, disparaît au profit d'incessantes itérations destinée à trouver la meilleure solution au coût le plus bas, un oxymore où les activités de "costing" prennent systématiquement le pas sur l'ingénierie … (en oubliant parfois que le produit doit d'abord satisfaire les besoins du client, ce qui est le rôle premier de l'ingénierie…).

Il est vrai que les normes comptables imposent aux entreprises d'avoir des états de dépenses particulièrement précis: mais si l'on sait établir avec précision un état de dépenses parce qu'il est factuel, s'imaginer atteindre le même niveau de précision sur des budgets de grands projets à venir ou même en cours relève de la fiction. En plus du temps perdu à chiffrer moult variantes correspondant chacune à une "baseline" (c'est-à-dire "référence", ce vocable étant apparemment trop long à dire et à écrire dans notre jargon technique moderne…), on n'arrive manifestement pas à chiffrer correctement… On est alors en droit de se poser la question: toute cette gesticulation est-elle vraiment utile ?

Je voudrais illustrer la valeur trompeuse des chiffres par une petite devinette qu'un ingénieur de chez Dassault, féru de ce genre d'énigmes, avait posée en 1977 aux stagiaires dont je faisais partie (1). Trois Américains en voyage d'affaire arrivent dans un hôtel et demandent une chambre pour trois: le gérant leur en propose une à 90$; ils paient chacun 30$ et montent dans leur chambre. Le gérant s'aperçoit que la chambre ne coûte que 85$: il appelle son employé, lui explique son erreur et lui donne 5$ à rendre aux trois clients. L'employé monte à la chambre en se disant que ce ne sera pas facile de partager 5$ en trois: il décide donc de ne rendre que 3$ et d'en garder 2 pour lui; il frappe à la porte de la chambre en expliquant l'erreur commise par le gérant, rend 3$ que les trois clients se partagent équitablement. Bilan: chaque Américain a donné 29$ (30$ au départ moins le $ rendu par l'employé), ce qui fait au total 29 x 3 = 87$, l'employé a gardé 2$, d'où un total de 89$... Et vous avez tout de suite vu venir la question: il y avait au début 90$, où est donc passé le dernier $ ? (Je vous rassure : malgré la simplicité de la solution, du niveau CM1, il m'a fallu plusieurs minutes pour trouver, et je l'ai posée souvent à des amis et collègues qui n'ont pas tous trouvé…). Cette devinette illustre à merveille à quel point on peut, à partir d'un raisonnement faux, faire dire à des chiffres précis ce qu'on veut (et même hélas ce qu'on ne veut pas, ou ne voudrait pas, dans le cas des grandes entreprises en charge de projets complexes).

Y a-t-il un intermédiaire entre les devis approximatifs du 20° siècle qui ne disposait pas de la puissance informatique actuelle ? J'ai la faiblesse de croire que oui.. Je suis convaincu que la capitalisation des leçons du passées devrait nous permettre, grâce justement aux outils informatiques, de constituer des bases de données complètes et crédibles, mais limitées aux premiers niveaux de l'organigramme fonctionnel des tâches, ce qui libèrerait un temps précieux pour les ingénieurs ramenés à leur rôle de base trop fréquemment tourné vers la comptabilité "de précision", dont les résultats pourront être acquis au fur et à mesure du développement des programmes, et non calculés à grand peine en amont. Certes, on ne reviendra plus au "doigt mouillé" de nos ancêtres, qui finalement ne se trompaient pas tellement (il est vrai que les projets était beaucoup moins complexes), ce qui prouve une fois de plus que la facteur humain n'est pas forcément nocif… J'en veux pour preuve un outil d'estimation des provisions financières pour risques que j'ai développé récemment, validé sur plusieurs programmes, et qui, en quelques minutes d'une approche globale basée essentiellement sur la perception des risques (et qui dit "perception" dit "humain"…), fournit un montant crédible de ces provisions, sans entrer dans le détail du (long) calcul de chacun d'entre eux en termes de probabilité et d'impact.

Comme quoi, malgré ce que prétendent les "geeks" de l'informatique tous azimuts, l'humain n'a pas dit son dernier mot…

 

 (1)  On la trouve maintenant sur Internet, mais je l'ai adaptée aux coûts actuels de l'hôtellerie

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