La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La numérisation de la structure mentale: un nouveau paradigme?

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La numérisation de la structure mentale: un nouveau paradigme?
© Markus Spiske - Unsplash

Le bouleversement de la digitalisation ne semble pas se limiter à l'industrie et à ses processus : nos schémas intellectuels sont déjà concernés…

Il y a quelques mois, l'une des revues en ligne que je consulte régulièrement dans le cadre de mon travail (Optics & Laser Technology, de ScienceDirect) a changé le type de présentation de ses publications : au lieu du mode "traditionnel" (adjectif qui fera bientôt partie des gros mots…) basé sur la pagination séquentielle des articles, c'est maintenant un numéro à cinq chiffres qui est affecté à chaque article, mais de façon non totalement séquentielle, certains numéros absents pouvant apparaître la semaine suivante, ou plus tard, ou pas du tout… Pourquoi pas ? Le hic est que, si l'on veut suivre d'une semaine à l'autre les nouvelles publications, il faut noter la liste des numéros parus et… non parus, et comparer d'une semaine à l'autre les écarts… La responsable de notre service documentation ne m'a pas rassuré en m'annonçant que ce mode de numérotation allait probablement se généraliser à toutes les revues en ligne…

Cela m'a rappelé le classement documentaire particulier d'un ancien collègue, à l'ère du papier : c'était il y a plus de 35 ans, nous n'avions ni Mac ni PC (et nous n'étions pas conscients de notre bonheur !...) ; par contre, nous commencions à crouler sous la documentation et le problème de son classement se posait déjà : nous utilisions donc quasiment tous des classeurs et des chemises en fonction de la thématique de chaque document à classer (et bien sûr aussi le fameux classement "vertical", mis en œuvre avec une fréquence qui dépendait de l'humeur du jour et de l'intérêt trouvé dans le document à classer…). Ce collègue, lui, rangeait tous des documents à la queue leu leu si l'on peut dire : il les numérotait séquentiellement au fur et à mesure de leur arrivée et notait dans un tableau le numéro affecté, le titre et la date du document… Un précurseur de nos outils de gestion documentaire!

Avantage de cette méthode: on retrouve instantanément tout document dont on a besoin sans aller chercher (parfois un peu à l'aveuglette) le document espéré dans des armoires où s'entassent classeurs et chemises… Inconvénients : si l'on ne se souvient plus du titre, mais qu'on a une idée approximative de la date, il faut se résigner à fouiller l'armoire contenant les documents émis dans la période où le document l'a été, et si l'on n'a pas non plus idée de la date, ce sont toutes les armoires qu'il faut fouiller ; et surtout, on perd la vue d'ensemble de la documentation ; à terme, c'est la vue système qu'on finit par perdre. Chacun ayant sa méthode de rangement, je ne débattrai pas de ce sujet, mais, mon esprit étant structuré différemment, j'aurais beaucoup de mal à laisser tomber le classement par thématique employé par la plupart d'entre nous à l'époque, et encore aujourd'hui, même si les classeurs et chemises sont devenus des dossiers immatériels placés dans des arborescences qui parfois n'en finissent plus de s'imbriquer les unes dans les autres : à la complexité du rangement papier s'est substituée la complexité du rangement informatique, et devant la pléthore de la documentation des grands projets, on a toujours autant de mal à retrouver ce que l'on cherche, nous en faisons l'expérience presque tous les jours… En fait, nous avons transposé le chaos (terme poli) du classement papier au classement informatique : en ce qui concerne l'organisation de la documentation, j'ai donc quelques doutes sur l'efficacité du monde digital vanté par les prophètes de la numérisation…

Je vais plus loin : un rangement purement numérique, forcément dans l'air du temps, me semble l'indice révélateur d'une dérive dont nous pourrions regretter les conséquences et dont je m'étais inquiété dans un article de ce blog paru en mai dernier "Intelligence Artificielle et Numérisation: à quand notre perte d'identité?". Car la numérisation, comme son nom l'indique, repose sur des chiffres, et in fine, sur des bits, c'est-à-dire des suites de 0 et 1 ; si tout notre environnement (professionnel, mais aussi privatif puisque chaque entité, même administrative, se croit obligée de déclamer comme un mantra les bienfaits de la numérisation) est voué à la digitalisation binaire, notre cortex sera forcé, de gré ou de force, de raisonner en "digital pur" lui aussi: nous perdrons toutes les subtilités de l'analogique, qui, mathématiquement, permet à une variable limitée par deux extrêmes de prendre une infinité de valeurs entre ces deux extrêmes… Mais aujourd'hui, l'infini n'est plus de mise: la numérisation est le meilleur allié du déterminisme obsessionnel que j'avais dénoncé dans un autre article évoqué plusieurs fois dans ce blog et paru en octobre 2018 "La dictature du déterminisme dans les projets complexes".

Je ne pense pas exagérer en considérant que la numérisation est associée à la robotisation, et l'analogique à l'humain. Lors de la sortie dans les années 70 des tout premiers films réalisés sur ordinateur, on avait demandé à un journaliste connu (je crois bien qu'il s'agissait de Philippe Labro) ce qu'il en pensait: il avait répondu qu'il trouvait cela très bien, et que dans le futur, ce seraient les ordinateurs qui verraient les films faits par d'autres ordinateurs…

Il est indéniable que la numérisation offre d'immenses opportunités en termes d'améliorations de performances que je ne détaillerai pas, ses thuriféraires l'ont déjà fait et le font encore tous les jours. Mais non seulement je refuse de croire qu'elle résoudra tous nos problèmes, je crains en plus que sa généralisation à outrance ne conduise à faire de nos intellects des machines à penser de façon… binaire.

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