La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La Lune décrochée…

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La Lune décrochée…
© ISRO

La Lune fait décidément l'objet d'une course effrénée, dans un premier temps certes pour la gloriole, mais les puissances spatiales ont manifestement d'autres visées….

Il ne se passe pas de semaine sans qu'une nouvelle information sur la (re?)conquête de la Lune ne vienne enrichir notre capital culturel… En tête de la course, on trouve surtout les Américains, avec le programme Artémis, visant à déposer des humains sur notre satellite en 2024 (j'avais exprimé quelques doutes sur la crédibilité de cette date dans un billet de ce blog paru en juin dernier "Ça balance pas mal, à la NASA… ça balance pas mal…") et les Chinois, qui viennent de stupéfier le monde par le sans-faute de leur mission Chang'e-5 avec accostage automatique de deux modules en orbite lunaire et retour d'échantillons sur Terre en 3 semaines… Petit détail qui a son importance: le rover de Chang'e-5 a planté le drapeau chinois sur l'astre sélène, troisième drapeau planté par une puissance spatiale; il succède à celui planté par Neil Armstrong en 1969, et… au drapeau russe, arrivé sur le sol lunaire en… 1959 ! ce qu'on oublie souvent (à vrai dire, il n'avait pas été planté, c'est la fusée qui s'était "plantée" à l'alunissage…). Ce qui explique que la NASA subit des pressions de plus en plus fortes pour maintenir cette date (devenue mythique) de 2024 où un équipage humain devrait alunir, malgré la crise sanitaire qui a forcément ralenti les activités… (en septembre dernier, la NASA annonçait son plan de 28 milliards de $ destiné à déposer le première femme et le prochain homme d'ici 2024…).

Mais ne nous leurrons pas : les milliards que les grandes puissances engloutissent dans cette compétition sont à l'échelle des enjeux économiques (que j'avais évoqués dans un autre billet de ce blog paru aussi le même mois "Objectif Lune: Money, money, money…").

Deux articles récents de la revue en ligne Space Daily enfoncent le clou:

  • Dans le premier, du 8 octobre, "Les politiques américaines d'exploitation minière spatiale peuvent déclencher un nivellement par le bas en termes de régulation", A. Aaron Boley et Michael Byers, deux scientifiques canadiens, s'inquiètent de l'hégémonie des USA qui deviennent le gardien de la Lune et des autres corps célestes; les Accords Artemis publiés par la NASA pour une éthique de l'exploitation minière spatiale ne seraient qu'une démarche de réglementation sans concertation multilatérale, déjà lancée en 2015 avec la Loi sur la Compétitivité des Lancements Commerciaux Spatiaux qui autorisait les sociétés et les personnes à s'engager dans l'exploration commerciale et l'exploitation des ressources spatiales; les deux Canadiens craignent qu'on aboutisse à une série de lois incohérentes et préconisent de s'inspirer du Protocole de Montréal qui avait permis dès 1985 de mettre en place des mesures efficaces de protection de la couche d'ozone. Cela n'empêche pas Alex Gilbert, chercheur associé du Payne Institute de l'Ecole des Mines du Colorado, d'affirmer que les USA sont les mieux à même de diriger la politique d'exploitation minière spatiale dans un cadre international…
  • Dans le second, du 24 novembre, "L'intérêt croissant pour la Lune pourrait conduire à des tensions", d'autres scientifiques du Centre d'Astrophysique d'Harvard et du Smithsonian considèrent que les richesses naturelles de la Lune risquent fort d'être vite épuisées si l'on ne s'entend pas sur des politiques internationales (un "who gets what from where" concerté); depuis que les roches ramenées par les missions Apollo avaient révélé la présence d'hélium 3, la Lune est la cible de recherches des ressources stratégiques (en priorité l'eau et le fer, qui permettront de mener des activités sur place ou depuis la Lune sans les transporter depuis la Terre). Pour ces scientifiques, le Traité relatif à l'Espace de 1967 et les Accords Artemis ne constituent pas une garantie solide contre ce danger. Ils recommandent en particulier de cartographier les sites prometteurs avec une meilleure résolution, de façon à mieux en identifier les possibilités d'extraction (et donc de les répartir de façon rationnelle et consensuelle), d'autant plus qu'ils seront convoités par tous les concurrents. Comme ils le disent: "Nous n'aurons pas de seconde Lune où aller"… ce qui n'est pas sans rappeler le fameux cri d'alarme de Barbara Ward et René Dubos "Nous n'avons qu'une Terre", lancé en… 1972 !

Rien ou presque n'aurait donc changé en demi-siècle? Dans un autre billet de ce blog paru en novembre dernier "La lutte contre le réchauffement climatique: La Grande (dés)Illusion?", je critiquais les pseudo-accords entérinés à chaque COP mais jamais respectés du fait des objectifs irréalistes assignés à des participants aux intérêts divergents… Il est encore temps de ne pas exporter nos dissensions vers l'astre de la nuit et d'éviter qu'en demandant trop à la Lune, nous finissions par la décrocher pour de bon…

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