La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La loi injuste des pots cassés dans les projets complexes

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La loi injuste des pots cassés dans les projets complexes
© OneWeb Satellites

Les projets futuristes ont parfois du plomb dans l'aile dès leur conception. Objets de critiques impitoyables lorsqu'ils échouent, on oublie un peu facilement que c'est aussi leur degré d'innovation qui rend possibles les progrès techniques dont nous bénéficions tous…

Dans le domaine de l'aéronautique, le supersonique Concorde avait en son temps défrayé la chronique à la fois par ses avancées technologiques et par son manque de rentabilité : le "business plan" n'était pas bon, et surtout, il n'avait pas pris en compte que les Etats-Unis feraient tout pour interdire sur leur sol un avion qui, sacrilège !, n'avait pas son équivalent outre-Atlantique. Il est pourtant reconnu aujourd'hui que l'aviation du XXIe siècle a largement bénéficié des techniques mises au point sur Concorde.

Plus récemment, c'est l'A380 qui a fait la une avec l'arrêt de sa production, conséquence d'un échec commercial dont les raisons sont toujours explicables a posteriori, mais qui tiennent surtout au contexte du ciel aérien qui ne laissait pas prévoir, lors de la conception de ce géant de l'air, une évolution aussi marquée vers les "hubs" et les courts et moyens courriers de moyenne capacité. Le PDG d'Airbus Guillaume Faury n'avait pas tort de déclarer que l'A380 était finalement sorti trop tôt sur le marché. Il avait eu aussi l'outrecuidance de concurrencer le Boeing 747…

Dans le spatial, on n'est guère mieux loti, avec tout récemment la constellation OneWeb, dont j'avais déjà parlé dans un article de ce blog paru en avril 2020 "L'adieu au fair-play?" : elle vient d'être, provisoirement du moins, sauvée de la banqueroute par le Royaume-Uni qui, aidé du conglomérat indien Bharti Enterprises, veut racheter le système et le faire évoluer vers un concurrent du système européen Galileo, au grand dam de nombeuses instances économiques outre-Manche qui considèrent cette opération comme un coup de poker sans justification financière : d'une part les satellites de OneWeb sont dimensionnés pour assurer une couverture Internet mondiale, pas pour de la navigation de précision type Galileo (il faut donc les modifier lourdement ou les reconcevoir, ce qui ne sera pas gratuit), et d'autre part le financement des plus de 500 satellites restant à lancer (1 milliard de livres…) pour compléter la constellation n'est pas acquis (à moins que Bharti ne finance presque tout ? dans ces opérations d'achat, de vente, de rachat, de revente, le profane a parfois l'impression d'assister à une séance de bonneteau, au bout de laquelle le dupe final est toujours le contribuable... mais ceci est un autre sujet).

Il faut reconnaître que la concurrence de Starlink, qui lance presque chaque mois des grappes de 60 satellites (plusieurs centaines sont déjà opérationnels en orbite sur les 12 000 prévus) n'a pas facilité la tâche à OneWeb. Il n'empêche que toutes les innovations (dont la production en série dans une usine de Floride de "batchs" de satellites en coopération franco-américaine) sera tôt ou tard utile à Airbus (concepteur de la constellation).

Ces revirements de situation, où le battage médiatique à grand renfort de conférences grandiloquentes cèdent en quelques semaines, voire en quelques jours, le pas à des annonces aussi pragmatiques que dégrisantes, prennent parfois une tournure carrément injuste : la constellation Iridium en a fait les frais à la fin du siècle dernier… Ce système de satellites (très innovants à l'époque en termes de configuration, d'architecture et d'équipements embarqués) assurait la téléphonie mobile. Il avait été conçu au début des années 1990 par la société américaine Motorola et comprenait 66 satellites en orbite basse. Sa couverture mondiale, face à ses trois concurrents Globalstar (constellation également en orbite basse mais n'assurant pas la couverture terrestre au-delà de 70° de latitude), Inmarsat (satellites en orbite géostationnaire n'assurant pas non plus la couverture terrestre des hautes latitudes) et Thuraya (satellites en orbite géostationnaire ne couvrant pas l'Amérique) était un atout indéniable…

Et pourtant Iridium, sans un nombre suffisant de clients, fit faillite en 1999 : là encore, mauvais business plan ou arrivée précoce sur un marché pas encore "prêt", qui peut le dire ? (probablement un mélange des deux). La société fut reprise en 2001 par des investisseurs privés, pour la somme dérisoire de… 35 millions de dollars. Et en 2015, Iridium, devenue entre-temps Iridium Satellite, disposait de plus de 800 000 abonnés et réalisait un chiffre d'affaires d'environ 400 millions de dollars... Ce n'est pas tout : en 2009, le PDG d'Iridium réussit à lever 200 millions de dollars pour une nouvelle constellation de satellites Iridium Next destinée à remplacer, à partir de 2017, les satellites Iridium en fin de vie… et qui profitent évidemment dans une très large mesure des avancées d'Iridium… Dommage pour Motorola (qui a pris en charge une perte de 2,2 milliards de dollars)… Mais quelle aubaine pour Iridium Satellite !...

Les grands projets aéronautiques et spatiaux sont complexes et forcément risqués par nature : se lancer dans ce genre de projet, c'est courir le risque de "payer les pots cassés"… Mais au lieu de railler ceux qui ont pris ce risque et n'ont pas réussi, soyons au moins reconnaissants envers eux, car souvent, ils ont perdu parce qu'ils ont eu raison trop tôt….

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