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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La gestion des risques: les limites des méthodologies

Publié le

La gestion des risques: les limites des méthodologies
© NASA

Les projets complexes ne peuvent se gérer sans maîtriser les risques associés: mais un risque est-il totalement maîtrisable? et les méthodes développées au cours des dernières décennies peuvent-elles vraiment garantir que tout est… "under control"?

 

En préambule, il ne faut jamais oublier que la perception d'un risque, et notamment l'estimation de sa probabilité d'émergence P (élément fondamental dans le calcul de la provision budgétaire qu'il faudra associer à ce risque pour se couvrir financièrement), est éminemment humaine: mettez dix personnes dans une salle et demandez-leur de donner un chiffre pour P, et vous pouvez avoir non seulement jusqu'à 10 valeurs différentes, mais surtout des valeurs très dispersées, dont la justification dépend des personnes, de leur expérience bien sûr, mais aussi de leur personnalité.

D'autre part, j'ai pu constater que dans nos cultures européennes, et notamment française, basée sur un cartésianisme qui refuse l'échec, on assume (ou plus précisément on prétend assumer) les risques, mais on n'en accepte pas les conséquences, à l'opposé de la culture américaine ("Try, fail and learn"); suite aux derniers problèmes rencontrés par le James Webb Space Telescope (JWST), l'un des programmes spatiaux américains les plus complexes jamais réalisés, l'administrateur de la NASA a déclaré: "Dans le spatial, nous devons toujours viser le long terme, et parfois la complexité de nos tâches fait qu'elles ne se déroulent pas aussi vite que nous le souhaitons, mais nous apprenons, nous progressons, et finalement, nous réussissons" (1). En Europe, nous ne raisonnons pas de la même manière…

 

Par exemple, il est courant de lever un risque par un essai, et pourtant, les anomalies rencontrées en essai sur des satellites sont souvent vécues comme situations difficiles confinant parfois à la catastrophe. Il est vrai que les essais viennent en fin de programme, là où le planning a pris en général pris tellement de retard que tout délai supplémentaire est considéré comme une tragédie (quelques explications sont fournies dans mon article publié dans un blog précédent: La fin de la soumission au dieu planning?); pourtant…

• Les essais ont leur raison d'être: validation de points critiques, mesures de caractéristiques, vérification de paramètres, etc; on fait des essais parce que l'on n'est pas sûr du produit final.
• Résoudre une anomalie rencontrée en essai, c'est donc éviter un problème lors de la mise en œuvre du produit: pour un programme spatial, c'est un problème de moins en orbite…
Un échec lors d'un essai devrait donc être vu comme une opportunité…

 

De façon plus générale, les actions dites de diminution de risques, concaténées dans un plan de gestion des risques, sont parfois bien plus proches du travail courant d'un projet que de démarches spécifiques propre à chaque risque; je ne prétends pas qu'elles sont inutiles, bien au contraire, mais j'ai le sentiment que notre tendance à vouloir échapper à tous les risques possibles (il y a un côté "oxymorique" dans cela) nous conduit à perdre beaucoup d'énergie en suivi et en contrôle d'activités que l'on pourrait considérer comme normales si le risque était un peu plus "accepté". On m'a cité récemment l'exemple d'une (grande) société où l'exercice d'identification des risques a conduit un des intervenants à suggérer comme risque supplémentaire … "le risque que les risques identifiés se concrétisent"!

 

La constitution du registre des risques est un exercice cependant fondamental: c'est le "chiffrage" des risques qui permet de calculer la provision pour risques (c'est à dire la réserve financière destinée à couvrir les dépenses supplémentaires induites par risques qui se concrétiseraient); très schématiquement, on additionne les montants des impacts financiers de chaque risque pondérés par leur probabilité d'émergence… Il est bien évident que le facteur humain mentionné plus haut fait que le chiffrage d'un risque est entaché d'une incertitude énorme: mais dans les projets complexes, les risques sont bien sûr nombreux, et la loi normale des statisticiens s'applique, crédibilisant le chiffre total obtenu (comme on dit "tout ça se moyenne").

 

Cela dit, jusqu'où va cette crédibilité quand dans les projets complexes, et notamment les projets spatiaux, les technologies sont parfois immatures et les défis en termes d'ingénierie bien souvent sous-estimés (des raisons en sont fournies dans mon article publié en août 2017 dans une Tribune de l'Usine Nouvelle: La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises)? Je citerai à ce propos une déclaration du directeur de la Science à la NASA en septembre 2014, au sujet des grandes missions type JWST: "Nous ne connaissons pas les coûts de ces missions, et nous ne les connaîtrons pas tant que nous n'aurons pas dépensé des montants significatifs pour chacune d'elle. S'imaginer que nous pouvons maîtriser ce problème par des algorithmes ou d'autres moyens relève pour moi de la fantaisie"(2) . Pour faire court, avec un zeste de bon sens paysan: C'est à la fin de la foire qu'on compte les bouses…

Sans aller jusque-là, il serait bon de lever un peu le pied de ce qui est devenu la double obsession de la quantification du risque et de son élimination: on promeut quotidiennement et à tout niveau les "challenges", mais relever un défi, n'est-ce pas aussi en accepter le risque? (pour le lecteur qui pointera ma ringardise d'utiliser le terme de défi pour challenge, je précise que défi comporte 4 lettres tandis que challenge en comporte 9…)

 

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(1) In space, we always have to look at the long term, and sometimes the complexities of our missions don’t come together as soon as we wish, but we learn, we move ahead, and ultimately we succeed,

(2) We don't know the costs of the missions, and we will not know them well until significant amounts of money are spent for each individual mission. To think that somehow we can track that problem algorithmically or some other way… I think that that's fanciful

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