La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La gestion des marges dans les projets complexes: un exercice délicat…

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La gestion des marges dans les projets complexes: un exercice délicat…
© Airbus DS GmbH 2017

Il va de soi qu'un projet complexe qui ne présente pas de marges suffisantes (techniques, calendaires et financières) est voué à l'échec. Mais l'établissement de ces marges au démarrage du programme est un exercice dont la difficulté ne doit pas être sous-estimée, et où le bon sens a encore sa place…

Dans un article de ce blog paru en juillet 2019 (Le planning des grands projets: un gaz parfait…), j'avais évoqué "la gestion funambulesque des marges calendaires", dont le libellé se passe d'explications. De façon générale, la nécessité de constituer des marges non seulement au niveau du planning, mais aussi des bilans de performances et du budget financier alloué, est une évidence: mais la gestion de ces marges tout au long de l'évolution du programme n'en est pas moins délicate et fait l'objet de débats quelquefois houleux entre clients et industriels…

La raison de tels débats est très simple : le client a une tendance naturelle, de par sa position de donneur d'ordre et de bâilleur, à considérer que l'industriel prend trop de marges ; et l'industriel, qui n'a pas vocation à faire faillite, tend à se protéger par la constitution de marges "raisonnables"… mais… qu'est-ce qu'une marge raisonnable ? En principe, c'est celle qui minimise les risques de dérive sur la grandeur où la marge est appliquée, sans générer des risques sur la valeur de cette grandeur… Prenons un exemple simple qui s'y prête particulièrement bien, celui du planning des programmes de satellites : l'expérience montre qu'un planning de développement de plusieurs années impose de disposer d'une marge totale de plusieurs mois ; le problème commence avec les plannings en général très tendus dans le spatial, qui font qu'une marge trop faible conduira inévitablement à un retard de livraison (les gros retards apparaissant souvent lors des séquences d'assemblage et de tests), tandis qu'une marge plus confortable imposera de "comprimer" les séquences en amont, d'où un autre risque: les anomalies plus ou moins graves induites par l'exécution de tâches d'ingénierie insuffisamment dotées en termes de ressources, et qui entraînent à leur tour des retards... On comprend que la règle de bon sens (ou du juste milieu) est loin d'être évidente.

Le problème se complique encore lorsque, de façon un peu paradoxale, c'est le client qui juge que l'industriel n'a pas pris de marges suffisantes (et craint donc que les performances finales ne soient pas atteintes, ou que le satellite ne soit pas livré à temps, etc). Et il y a pire encore: lorsque le satellite enfin sur orbite remplit sa mission, il nous est arrivé (heureusement assez rarement!) que certains clients nous reprochent des performances atteintes bien meilleures que celles spécifiées, parce qu'on aurait fait preuve de "frilosité", et que les performances dictées par le "juste besoin" auraient pu être tenues à moindre coût!!!! (oubliant au passage que la détermination des marges techniques obéit la plupart du temps à des règles de calcul strictes imposées par le client lui-même…). Tout cela peut se résumer par la phrase bien connue que tout ingénieur du spatial entendra plusieurs fois au cours de sa carrière: "Le client veut le beurre et l'argent du beurre"… (phrase qui ne s'applique pas qu'au spatial, bien sûr, mais en tout cas fréquemment au spatial…).

Or, dans un projet complexe, les exigences sont ambitieuses : les tenir demande donc d'avoir des marges, mais elles sont de facto réduites du fait justement de la difficulté à tenir ces exigences… Ces contraintes peuvent sembler contradictoires, et, il faut bien le reconnaître, elles le sont… mais c'est aussi ce qui fait l'un des intérêts du spatial et de façon plus générale, des projets complexes, rien n'étant au fond plus ennuyeux qu'un projet facile (j'y reviendrai dans un article ultérieur) : ce que je trouve par contre très intéressant, dans la gestion des marges, c'est qu'on y retrouve un peu d'humain… et ce malgré des règles de calcul parfois très "calibrées", mais justement pas toujours… J'avais écrit dans un autre article de ce blog paru en novembre 2018 (Le facteur humain : le jeu dans la mécanique des processus) : "le flou, c'est la part d'humain qu'il appartient à chacun d'entre nous de définir et de mettre en œuvre dans un processus donné". Et dans la détermination des marges, même techniques, on retrouve un côté humain lié à l'acceptation d'un certain niveau de risque: le bon "dosage" des marges reste encore aujourd'hui souvent dicté par ce qu'on appelait l'"engineering feeling", ce "ressenti" que confère l'expérience et qui, au contraire des modèles numériques, lesquels ne restent qu'un reflet partiel et plus ou moins fidèle de la réalité, permet d'appréhender les problèmes de façon globale et rapide (mais sans la précision des modèles, qui restent évidemment nécessaires). Le risque est que la ou les marges soit(en) un peu trop faible(s), et que la performance finale ne soit pas tenue. Mais je connais peu d'exemples dans ma carrière de plus de 40 années dans le spatial où le client n'a pas obtenu "ses" performances…

Je me souviens d'une discussion très animée (c'est un euphémisme…) qui s'était déroulée il y a plus de vingt ans entre un "moustachu" de l'équipe client, au langage "fleuri", et notre équipe de chiffrage pour un instrument spatial, qui s'était fait littéralement "ramasser dans les grandes largeurs" parce qu'elle avait apparemment un peu trop "gonflé" ses marges… Mais le moustachu en question avait su aussi se montrer constructif, en éliminant des activités que nous avions jugées utiles mais que lui avait pris le risque de ne pas imposer: il faut souligner que le programme a été un succès majeur à tous points de vue (technique et programmatique), l'instrument ayant parfaitement fonctionné en orbite, bien au-delà de sa durée de vie spécifiée… et sans que le client ne nous le reproche (il est vrai que l'extension de mission ainsi obtenue a été très appréciée par les utilisateurs)… Ce qui montre, s'il en était besoin, que le bon sens appliqué à la gestion des marges reste un élément clé dans la réussite d'un projet complexe…. Souhaitons que le tout numérique qui fait rêver le monde de la technique ne donne pas le coup de grâce à l'un des derniers domaines de l'ingénierie où l'humain joue un rôle encore toléré… à la marge ?

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