La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La frénésie des acquisitions dans l'aérospatial : "huge is beautiful…"

Publié le

La frénésie des acquisitions dans l'aérospatial : huge is beautiful…
En 2020 Raytheon a fusionné avec United Technologies pour créer un géant
© Raytheon

Le domaine aérospatial n'échappe pas à la dynamique actuelle des acquisitions des "moins gros" par les "plus gros" : le cycle s'inversera-t-il à nouveau pour revenir vers des groupes industriels moins lourds? Rien n'est moins sûr, au vu de certaines dérives actuelles purement financières…

Lorsque le capitalisme s'est développé un peu partout dans le monde, les petites sociétés ont régulièrement cédé la place à de plus grandes. Dans l'industrie, ce phénomène d'"absorption" obéit à une certaine logique : une grosse entreprise pourra investir davantage en recherche et développement (R & D) qu'une petite entreprise, et donc être plus innovante et gagner davantage de parts de marché. Mais, pour reprendre le titre d'un célèbre album de Sempé: Rien n'est simple… Plus une entreprise grossit, plus la complexité et donc la lourdeur de ses processus croît : le gain en innovation est reperdu en partie en coûts de structure qui réduisent sa compétitivité…

C'est pour cela que dans les années 70 est apparu le fameux "small is beautiful", lancé par l'économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher. Comme exemple éclatant de son bien-fondé, on peut citer les succès engrangés par la société anglaise Surrey Satellite Technology Ltd (SSTL) avec ses micro et mini-satellites, à la base de la constellation de satellites d'observation de la Terre Disaster Monitoring Constellation et des satellites commerciaux RapidEye. Ces satellites étaient construits à l'origine "dans un garage" (vocable désignant l'atelier d'une petite société disposant de moyens rudimentaires) par une petite équipe d’ingénieurs expérimentés, brillants et motivés…

Pendant deux à trois décennies, de nombreux groupes du monde industriel, vantant l'efficacité des petites entreprises dites "à taille humaine" (le seul point retenu du concept "small is beautiful", bien plus vaste en réalité…) se sont mis à se diviser en entreprises plus flexibles parce que moins lourdes…

Du "small" au "huge"

Mais depuis le début des années 2000, il semble que le balancier soit reparti dans l'autre sens : Astrium (branche spatiale d'EADS devenu Airbus Group), fortement concurrencé par SSTL dans le domaine des petits satellites, l'a racheté en 2008… SSTL y gagnera cependant au moins en termes de ressources en R & D. Mais ce qui n'est que le rachat d'une petite société par la filiale d'un grand groupe est largement distancé par les méga-fusions auxquelles on assiste depuis quelques années entre géants du domaine aérospatial, malgré les risques de situation monopolistique :

- En 1996, la fusion de Boeing et McDonnell Douglas crée un super géant mondial civil (fusion salvatrice pour le second, compte tenu de ses déboires avec le Total Quality Management que j'avais relatés dans un billet de ce blog paru en mars 2020: Les limites du "shareholders first").

- En 2018, les américains L3 et Harris fusionnent pour créer le sixième groupe de défense américain (chiffre d'affaires: près de 20 milliards de $).

- En 2020, la fusion de Raytheon et United Technologies crée un autre géant de 69 milliards de $ de chiffre d'affaires.

- La plus récente de ces fusions (fin décembre 2020) est l'acquisition par Lockheed Martin d'Aerojet Rocketdyne (fabricant de moteurs de fusées connu et reconnu dans le monde entier).

- Il est vrai qu'on ne gagne pas toujours : en 1998, deux autres géants, Lockheed Martin et Northrop Grumman ratent leur fusion, le ministère de la Justice américain s'y étant opposé "fondamentalement" pour éviter la création d'un monopole dans certains systèmes (radars et contre-mesures infrarouges).

On appelle de nos jours ces opérations consolidations ou concentrations… Et pour ré-alléger les processus, on crée des "fab labs" (autre concept, créé par le MIT à la fin des années 90), petites structures souples permettant le prototypage rapide par de petites équipes : ce qui revient à créer de "petites usines" dans l'"usine"… On rajoute une bonne couche de "lean" (que j'avais abordé dans un autre billet de ce blog paru en octobre 2020 « Quand la mesure devient une obsession… »), et on repart jusqu'au prochain cycle où les petites structures auront à nouveau la cote…

Mais il y a mieux ! Car aujourd'hui, un petit peut manger un gros, eh oui ! Un article du premier numéro d'Aviation Week de 2021 est consacré aux SPAC (special-purpose acquisition companies), de petites sociétés commerciales qui démarrent avec quelques millions de $ et dont le seul but est de racheter des "cibles", des sociétés de taille très supérieure à la leur ; ce faisant, elles deviennent des sociétés cotées en bourse… (elles sont surnommées "blanc-check companies", qu'on peut traduire approximativement par "sociétés coquilles"…). Dans le spatial, la "cible" la plus connue est Virgin Galactic (grâce à qui les milliardaires pourront bientôt contempler la Terre à une altitude de 110 km pendant quelques minutes pour la modique somme de 250 000$). Elle a fusionné en octobre 2019 avec… Social Capital Hedosophia[1] (fonds d'investissement britannique d'une dizaine d'employés, "présent partout, connu nulle part"…). Ces petits prédateurs ne vous rappellent-ils les compsognathus qu'on voit dans la première scène du Monde Perdu de Jurassic Park…? A vrai dire, on ne sait plus qui mange qui : souhaitons que toutes ces opérations du monde industriel moderne ne se transforment pas en une "grande bouffe", les conséquences d'une indigestion n'étant jamais bénéfiques…



[1]  En grec, "hedosophia" se traduit par "sagesse du plaisir"… c'est cela même !…

 

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte