La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La fin de la logique aristotélicienne dans l'industrie moderne

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La fin de la logique aristotélicienne dans l'industrie moderne
© Pascal Guittet

Après des siècles de pensée déductive héritée des philosophes grecs, notre monde moderne, dans sa frénésie du court terme, semble avoir choisi des modes de raisonnement qui court-circuitent les règles les plus élémentaires de la logique…

La pensée grecque, en particulier la logique aristotélicienne, a conduit à l'avènement de la rationalisation, permettant à la société de bénéficier d'avancées techniques majeures. On peut s'inquiéter, à juste titre, de certaines conséquences de l'industrialisation, mais on ne peut mettre en doute qu'elle a contribué à des avancées significatives en termes de progrès matériel, sanitaire et même sociétal, malgré les épidémies et les fractures sociales : le Covid-19 entraînera très probablement beaucoup moins de morts que la grippe espagnole de 1918 et les pénuries alimentaires, qui existent encore localement, n'ont plus rien à voir avec les famines d'autrefois.

Cette dynamique a débuté au 19ème siècle et continue de s'accélérer, mais on se demande si la machine ne s'est pas emballée : la perte de la notion du temps, que j'ai maintes fois abordée dans ce blog, en est à mon sens la cause principale, ce qui amène à privilégier le court terme au détriment de la réflexion (et même du bon sens). Dans les projets complexes, le processus décisionnel est supposé obéir à des règles de logique bien établies, mais on s'aperçoit, à la lumière des dépassements de budget devenus chroniques, que la réalité est toute autre, et que la plupart du temps les conclusions sont tirées hâtivement sans approfondir l'origine des problèmes.

La base de la logique aristotélicienne repose sur le syllogisme, raisonnement basé sur au moins trois propositions : deux (ou plus) dites les prémisses (une majeure et une mineure), débouchant sur une conclusion. Le syllogisme le plus connu est : "Tous les hommes sont mortels ; or, Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel". En logique mathématique, si A et B sont les deux prémisses et C la conclusion, on écrit: "Si A et B sont vraies, alors C est vraie". La contraposition de ce syllogisme est: "Si C est fausse, alors soit A est fausse soit B est fausse". Simple, non ? Cette logique élémentaire a prévalu pendant des siècles: pourtant, à l'ère du machinisme et de la numérisation, il semble que, paradoxalement, elle cède la place au sophisme…

Prenons le cas des dérives financières de très nombreux projets complexes (notamment le spatial) : le constat régulier de ces dérives lors de réunions d'avancement s'accompagne d'une injonction à freiner l'hémorragie en pointant du doigt les équipes projet qui dépensent sans compter… On assiste rarement à la recherche de la cause première bien souvent liée à une organisation défectueuse (en termes de ressources insuffisantes parce que sous-dimensionnées dès le départ, de processus devenus pléthoriques, de management défaillant, etc). Et l'on se contente à haut niveau de croire que le mode incantatoire suffira à inverser la tendance : il faut arrêter de dépasser les "alloués" et faire des efforts ! Ah bon ! Mais quels efforts et sur quoi si les raisons du dépassement ne sont pas analysées ?… Alors on s'engage, on fait semblant d'y croire, jusqu'à la réunion d'avancement suivante où la dérive se sera forcément accentuée… La méthode Coué a un côté confortable, elle confine parfois à l'idéologie...

C'est là que nous tombons dans le sophisme, dont le plus célèbre est : "Tout ce qui est rare est cher; or, un cheval bon marché est rare; donc un cheval bon marché est cher"… Dans notre monde industriel, nous avons le sophisme suivant: "L'organisation est faite pour optimiser les dépenses des programmes ; or, la budgétisation des programmes suit l'organisation; donc les dépassements financiers sont  optimisés"… ce qui est d'évidence faux… Nous sommes donc dans le cas où la proposition C (les dépassements financiers sont optimisés) étant fausse, l'une des deux propositions A (l'organisation est faite pour optimiser les dépenses des programmes) ou B (la budgétisation des programmes suit l'organisation) est fausse… La B étant factuelle, c'est donc la A qui est fausse… Elémentaire, mon cher Watson ?… Et pourtant… une entreprise n'est généralement pas prête à reconnaître qu'une organisation est déficiente (étant donné que c'est elle qui l'a mise en place…).

On rétorquera que les entreprises changent souvent d'organisation (je l'avais écrit dans un billet de ce blog paru en septembre 2019 : "Détruisez, détruisez, il en restera toujours quelque chose…") : en fait, elles modifient ou refondent les organigrammes hiérarchiques au gré des circonstances, du népotisme et parce qu'il est désormais "de bon ton" d'en changer régulièrement, mais elles rechignent à s'attaquer aux vraies sources du mal (c'est-à-dire l'organisation du travail), car on ne veut tout simplement pas les entendre (il n'y a pire sourd…).

Ce qui est inquiétant, c'est que ce travers de notre industrie n'est que le reflet d'une tendance qui affecte toute notre société : la gestion (ou plutôt l'absence de gestion) de la crise sanitaire actuelle en est un exemple flagrant… Il semble donc que nous abandonnions la logique aristotélicienne au profit d'une démarche pseudo-intellectuelle faite de raccourcis et de contresens qui ne peuvent qu'aggraver les problèmes et nous conduire tout droit à un schéma purement orwellien où l'on affirme et où l'on croit ce que l'on affirme, mais où l'on ne pense plus… ce qui m'incite à rappeler cette phase de Jean-François Revel : "L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place"…

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