La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La fascination pour l'absurde: un mal incurable?

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La fascination pour l'absurde: un mal incurable?

Notre monde moderne nous fournit chaque jour des anecdotes qui confortent beaucoup d'entre nous dans la conviction que nous sommes entrés en pleine "absurdie" : le bon sens recommande de réagir, mais… le pouvons-nous, et surtout, le voulons-nous vraiment ?

Fin octobre, une famille du Michigan fut réveillée très tôt le matin par le crash (heureusement dans leur jardin et pas sur leur maison) d'un pseudo-satellite (en l'occurrence une capsule montée sous ballon) conçu par Samsung et dont la fonction était (je ne plaisante pas…) de recevoir des selfies envoyés par des utilisateurs, de photographier ces selfies en leur rajoutant comme arrière-plan l'espace céleste et de renvoyer aux utilisateurs les selfies ainsi "enrichis"… Des commentaires ?... On savait l'espace employé à des usages de télécommunications, d'observation de la Terre, scientifiques, voire militaires… et maintenant l'absurdie lui ouvre ses bras…

Le terme "absurdie" a été créé en 1946 par Arouet (de son vrai nom Benjamin Guittoneau) pour son livre "Voyage en Absurdie", dans lequel il raillait (déjà !) les travers de son temps… En trois quarts de siècle, notre environnement social, culturel, économique est passé d'un modèle somme toute relativement simple et capable d'inspirer un conte humoristique, à un système tellement complexe de par ses interactions (la mondialisation en est une illustration) qu'il donne l'impression, à ceux qui n'ont pas d'autre choix que d'y être soumis (c'est-à-dire la plus grande partie de notre monde dit évolué), d'être dépassés…

En 2006 sortait en salles le film "Idiocracy", une dystopie acerbe qui montrait une société américaine devenue, quelques décennies plus tard, intellectuellement dégénérée (seuls les QI très faibles s'étaient reproduits….), peuplée de neuneus se vautrant dans leur nullité comme des porcs dans leur bauge… Le film n'a eu aucun succès à sa sortie, mais depuis sa parution en DVD, il est devenu un film-culte (1). Lorsque nous l'avons vu en 2016, nous avons hésité à maintes reprises, devant des scènes qui se voulaient comiques, entre le rire et un mélange d'amertume (de constater que nous en étions "déjà là") et d'admiration (pour le côté visionnaire des scénaristes).

Et le monde industriel, aussi paradoxal que cela puisse paraître à l'ère du machinisme et bientôt du tout-numérique, n'y échappe pas… Combien de fois ai-je entendu mes collègues (et des collègues d'autres entreprises rencontrés dans des conférences ou des séminaires) s'exclamer: "On sait qu'on va dans le mur mais on y va quand même"… Ce n'est pas d'aller dans le mur qui me gêne le plus (après tout il faut bien aller quelque part, et il est couramment admis que tout vaut mieux que d'aller nulle part… soit…) : c'est le renoncement à se battre contre ce qui est absurde que je trouve le plus attristant (et encore plus chez les jeunes !).

L'industrie entre de bon cœur dans un système où l'ordinateur/robot remplacera de plus en plus l'homme, dont la fonction va se réduire à faire fonctionner les outils mis à sa disposition, outils tellement performants (grâce notamment à l'avènement de l'Intelligence Artificielle) que n'importe quel employé lambda (genre QI faible d'Idiocracy….) pourra les faire fonctionner en appuyant sur un bouton… Excellent moyen pour faire en sorte que les gens ne se posent plus de questions… Le processus de déshumanisation de nos entreprises que j'avais dénoncé dans une Tribune de l'Usine Nouvelle publiée en août 2017 : "La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises") est en mode croisière : il s'appuie en particulier sur le renoncement, car lutter contre les processus pléthoriques, contre les modes de fonctionnement inefficaces, contre les organisations inadaptées, relève de la gageure ou de l'héroïsme…

Le renoncement a tôt fait de se transformer en fascination, pas au sens de l'attractivité, mais du fatalisme… C'est bien là que se situe le danger : renoncer, c'est accepter de faire le jeu de l'absurdie et contribuer à la renforcer. Qui n'a jamais entendu cette phrase : "C'est absurde, mais je vais quand même faire jusqu'au bout ce qu'on me demande, pour montrer à quel point l'exigence est stupide" ?... Malheureusement, je ne connais personne qui ait réussi à faire tomber une absurdité dans une entreprise en appliquant des règles absurdes : au contraire, on montre que le système fonctionne finalement très bien…

On substitue ainsi à la créativité et à l'innovation, qui constituent la force existentielle des entreprises, un esclavagisme intellectuel d'application aveugle de règles qui exige de ceux qui les appliquent un QI guère plus élevé que celui du type Idiocracy…

On voyait autrefois dans les bureaux d'étude un dessin humoristique représentant un employé complètement déjanté avec la légende : "It's not necessary to be crazy to work here…. but it helps !". Je crains que le temps ne soit pas loin où l'on pourra remplacer "crazy" par "stupid"…

(1) Version française : Planet Stupid

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