La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La difficile quête du juste milieu dans les projets complexes

Publié le

La difficile quête du juste milieu dans les projets complexes
© Jon Tyson / Unsplash

Entre adoration du planning et idolâtrie de la numérisation, il ne reste plus beaucoup de place pour la "mesure", ce concept du juste milieu qui a pourtant régi avec succès des décennies d'ingénierie…

J'ai eu l'occasion à plusieurs reprises de m'attaquer dans ce blog à l'obsession du planning et à l'acharnement de la numérisation, mais je ne peux m'empêcher de revenir à nouveau sur les conséquences néfastes de ces approches décrétées comme inéluctables (ce qui n'est pas faux), mais vis-à-vis desquelles il serait judicieux, voire salutaire, de prendre de temps en temps un peu de recul…

Au cours des 4 dernières décennies, j'ai pu constater à quel point nous nous sommes habitués à effectuer les tâches demandées de plus en plus vite, au nom de la compétitivité: il est vrai que nous disposons d'outils toujours plus puissants censés nous permettre de gagner toujours plus de temps… Cependant; les outils ne peuvent pas tout…

J'illustrerai cette dérive par les évaluations des offres de fournisseurs: dans les projets spatiaux (secteur d'activité que je connais bien puisque ma carrière professionnelle s'y est entièrement déroulée), la réalisation d'un satellite passe d'abord par la mise en place d'un consortium industriel dans lequel le maître d'œuvre choisit ses fournisseurs sur la base d'un certain nombre de critères (compétences techniques, capacités de développement de produits nouveaux, maîtrise des aspects programmatiques, etc). Le maître d'œuvre lance donc des appels d'offres auxquels les fournisseurs répondent par des offres comprenant généralement une partie technique, une partie management et développement, et une partie commerciale et contractuelle. Les offres reçues passent alors par un processus d'évaluation faisant intervenir plusieurs métiers (spécialistes du type d'équipement en question; architectes mécaniques, thermiques, électriques; analystes de risques; éventuellement experts en software). Et c'est là que les difficultés commencent…:

  • L'avènement du spatial au 21° siècle fait que maintes sociétés se sont positionnées sur ce marché qui ne cesse de croître (on y trouve aussi bien d'anciennes sociétés qui ont créé une activité spatiale ou même se sont complètement réorientées vers le spatial exclusivement, que de nouveaux entrants attirés par les opportunités du marché): par suite, pour un équipement donné, les offres sont plus nombreuses.
  • Grâce aux outils de traitement de texte, n'importe quel fournisseur peut aujourd'hui écrire des centaines de pages dont beaucoup peuvent être récupérées d'offres précédentes et soumettre ainsi une offre qu'un évaluateur pourra juger riche ou pléthorique suivant son humeur…
  • Le mode de travail frénétique qui prévaut désormais dans la plupart des grandes sociétés (et notamment celles du spatial) conduit souvent à mener cette activité d'évaluation des offres "à l'arrache": les évaluateurs pressentis étant généralement débordés, ils ne pourront traiter qu'une partie de chaque offre (celle relative à leur métier); cette situation permet de "couvrir" chaque offre et de ne laisser échapper qu'un minimum de "trous dans la raquette"[1]. Elle est parfaitement en ligne avec la parcellisation de l'ingénierie que j'avais dénoncée dans un article de ce blog paru en octobre 2019 "La taylorisation de l'ingénierie dans les projets complexes": aujourd'hui, il est quasiment impossible à une équipe d'évaluateurs d'analyser la totalité des offres reçues.
  • L'expérience montre que, malgré tout, le choix d'un fournisseur se révèle très rarement "mauvais". On rencontre cependant épisodiquement chez un fournisseur sélectionné un problème dont on peut penser qu'il aurait pu être évité par une lecture approfondie donnant une vue d'ensemble de l'offre…

La frustration vient du fait qu'apparemment, dans ce processus d'évaluation d'offres, le "juste milieu" paraît impossible: ou bien on analyse chaque offre complètement, ce qui est devenu impossible de nos jours, ou bien on parcellise l'activité; on ne peut pas analyser dans le détail seulement une moitié d'offre… Cet aspect binaire est d'ailleurs le reflet de la numérisation rampante, qui est par essence binaire (on n'a le choix qu'entre 0 et 1, entre blanc et noir, entre rapide et lent, etc). Mais ce juste milieu est-il vraiment devenu un graal inaccessible? Serait-ce incongru par exemple que de faire appel, en complément de l'évaluation "taylorisée", à quelques seniors pour apprécier les offres de façon holistique en recourant à ce qu'on nommait autrefois "l'engineering feeling", concept tombé en désuétude car intrinsèquement humain, et donc non numérisable car non binaire? La réponse est dans la question…

La perte du juste milieu ne concerne malheureusement pas que les évaluations d'offres: le "faire plus avec moins" restant très à la mode, il imprègne tous les domaines de l'ingénierie, où la pression du planning et la sophistication des outils rejette le juste milieu hors d'un monde de nouveaux paradigmes devenus binaires. En paraphrasant Milton, on serait tenté de conclure que le juste milieu est un paradigme perdu...



[1] Il est intéressant de constater que pour une fois l'expression équivalente anglo-saxonne "loophole", pourtant plus courte, n'a pas réussi à s'imposer dans notre novlangue industrielle…

 

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