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Le blog de Rodolphe Krawczyk

La course à la guerre spatiale: peut-il y avoir un vainqueur?

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La course à la guerre spatiale: peut-il y avoir un vainqueur?

L'espace est le futur terrain d'affrontement des grandes (et moins grandes) puissances, avec renchérissement des moyens envisagés ou déjà opérationnels pour asseoir sa supériorité: si les technologies mises en œuvre peuvent exciter intellectuellement bon nombre d'ingénieurs et de militaires, il faut garder à l'esprit qu'une guerre dans l'espace pourrait fort bien ne faire que des vaincus…

Il ne fait plus de doute aujourd'hui que s'il doit y avoir une prochaine (grande) guerre, elle commencera dans l'espace: j'avais évoqué la tournure "non humaine" (si tant est qu'une guerre puisse avoir une tournure humaine…) qu'elle prendrait dans un billet de ce blog paru en mai 2020 "La nouvelle guerre des étoiles: adieu l'humain?", qui évoquait le danger à supprimer peu à peu l'humain de la boucle des décisions…

La revue Air et Cosmos du 13 novembre titrait: "Militarisation de l'espace - La guerre qui vient"… La messe est dite! On y trouve entre autres la panoplie des armes antisatellites développées par les Russes pour neutraliser à partir d'un satellite un autre satellite (laser, mécanismes robotiques, faisceau de micro-ondes grande puissance, brouilleur des émissions radiofréquence, véhicule "tueur" et même asperseur de produits chimiques, l'imagination n'a semble-t-il pas de limite!), sans compter les missiles tirés depuis un avion volant à haute altitude, et les navettes sans équipage réutilisables comme le X-37B utilisé depuis une dizaine d'années par l'US Air Force pour des missions "classifiées" dont on ne sait rien ou presque… et dont la Chine vient de faire voler en septembre dernier une réplique, avec pour seule information un communiqué précisant que l'engin spatial est destiné à "permettre à la technologie de progresser en vue d'une utilisation pacifique de l'espace"…

Devant ce qui est devenu une véritable course à la militarisation de l'espace, les Etats-Unis ne pouvaient pas se résoudre à perdre leur avance technique et, pour bien orchestrer les développements qu'ils comptent mener pour protéger leur pays (car ils ne seront jamais l'agresseur, bien sûr...), ils ont créé il y a moins d'un an la toute nouvelle United States Space Force (USSF), destinée à la conduite d'opérations militaires dans l'espace, dépendant de l'Air Force. Les photos de cette équipe avec écussons type Star Trek sont édifiantes: l'espace est donc le nouveau terrain de jeu des traîne-sabres (sabres laser, cela va de soi)…

On notera que ces "progrès" sont toujours affichés dans un but de défense… Reste à savoir s'il sera facile de désigner un agresseur "là-haut", compte tenu de la complexité d'opérations spatiales mettant en œuvre des systèmes sol, maritimes, aériens et satellitaires. On imagine les conséquences d'un agresseur potentiel déclaré agresseur avéré… C'est pour cela que lors de la 75ème session de l'assemblée générale de l'ONU tenue récemment, la Chine a tenu à réaffirmer le concept de "communauté d'un futur partagé pour l'humanité", déjà adopté dans une résolution de 2017, faisant suite à la  résolution de 2014 "No First Placement of Weapons in Outer Space" qui se passe de traduction… On juge sur pièces de l'efficacité de toutes ces belles paroles…

Mais ce n'est pas tout: le Pentagone s'inquiète maintenant que des attaques satellitaires puisse entraîner une "destruction mutuelle assurée"… Car les communications militaires sécurisées passeraient inévitablement par des constellations de satellites, et l'on sait aujourd'hui que les risques de collisions fatales dans l'espace (dont le public a pu prendre conscience avec le film Gravity, malgré quelques naïvetés) augmenteraient significativement l'émergence du syndrome de Kessler (envisagé dès 1978!): les débris spatiaux générés par la destruction de plusieurs satellites d'une constellation produiraient une réaction en chaîne qui finirait pas polluer toute l'orbite basse, détruisant tous les satellites qui s'y trouveraient, rendant impossible l'exploration spatiale et même les lancements de satellites, et ce pour des générations… Match nul (même très nul…) pour les belligérants, mais aussi pour les non-belligérants, et dont les effets seraient sans commune mesure avec ceux de la crise économique due à la Covid-19… On a réussi jusqu'à aujourd'hui à éviter un conflit nucléaire, l'horreur d'Hiroshima et Nagasaki marquant trop les esprits pour ne pas faire reculer les bellicistes (pour le moment du moins). Le syndrome de Kessler serait nettement moins "spectaculaire" et moins "immédiat", mais c'est bien là justement qu'est le danger: le doigt qui hésitera à appuyer sur le bouton de la destruction atomique hésitera peut-être moins sur celui de la destruction de (seulement quelques…) satellites adverses…

Pour s'en prémunir, les Etats-Unis proposent des mesures dites de transparence et de confiance, tandis que la Chine et la Russie opteraient pour un traité de prévention des armes dans l'espace, chaque approche étant rejetée par l'autre camp… Etonnant, n'est-ce pas?... Et donc, chacun continue son petit bonhomme de chemin… Jusqu'à quand?

On ne peut manquer de se remémorer ce qu'avait dit le Duc de Wellington après Waterloo (qui avait été un carnage): "Rien, sinon une bataille perdue, n'est aussi mélancolique qu'une bataille gagnée". Malheureusement, une guerre spatiale ne serait pas que "mélancolique"…

 

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