La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

La coopération militaire en Europe : it's a long, long way…

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La coopération militaire en Europe : it's a long, long way…
Le projet SCAF, futur avion de combat associant France-Allemagne-Espagne est mal parti
© Airbus

La coopération militaire en Europe en est pour le moment au stade du vœu pieux. Et dans le domaine de l’aéronautique, le projet de l’avion de combat futur se heurte à une multitude de difficultés qui ne sont pas toutes, loin s’en faut, d’ordre technique.

Il n’aura pas échappé aux lecteurs des revues spécialisées comme Air et Cosmos ou Aviation Week que le développement de l’avion de combat futur a… du plomb dans l’aile (et peut-être dans les deux ailes). Le magazine américain vient de publier à ce sujet deux articles très intéressants. En préambule, n’oublions pas qu’un tel programme exigera un très haut niveau de coopération afin de partager les coûts pharaoniques de développement, qu’aucun pays ne pourra financer seul.

Et voici la situation :

  • La Grande-Bretagne développe son propre avion : le Tempest. Elle est donc à la recherche de partenaires, notamment en Italie et en Suède.
  • Le trio France-Allemagne-Espagne développe le sien : le FCAS (Future Combat Aircraft System)[1] ; à noter qu’on parle de système et non plus d’avion, ce qui confère une dimension supérieure au débat. Mais on assiste à quelques passes d’arme entre la France et l’Allemagne :
  • Dassault bénéficie de son expérience acquise avec la famille des Mirage, le Rafale et le démonstrateur sans pilote Neuron (ce dernier en coopération avec la Suède, la Grèce, l’Espagne, l’Italie et la Suisse) : la France dispose donc d’une certaine avance (même d’une avance certaine) sur l’Allemagne, dont l’expérience se limite à sa participation sur le Tornado avec la Grande-Bretagne et l’Italie, puis sur l’Eurofighter Typhoon avec ces mêmes pays et l’Espagne en plus. D’où, côté France, à la fois une tendance (somme toute naturelle) à vouloir piloter le programme, mais aussi quelques réticences à se départir de ce qu’elle estime être sa propriété intellectuelle.
  • Les Allemands et les Espagnols ne veulent pas se contenter de développer l’infrastructure du cloud et les drones d’accompagnement des avions pilotés. Airbus recommande donc de s’orienter vers 3 démonstrateurs, un par pays !
  • Une N-ième réunion tripartite (celle de la dernière chance, dit-on) s’est tenue le 17 février dernier à huis clos. On en saura  plus dans les prochaines semaines (en principe…).
  • Mars, un groupe français de réflexion, reproche aux Allemands de ne pas tenir leurs engagements en matière de défense (nos voisins d’Outre-Rhin apprécieront cette assertion, même si elle n’est pas totalement infondée), et recommande donc à la France de travailler avec l’Espagne uniquement, voire seule. Pour résoudre le problème du financement, il conseille aux Anglais, en invoquant la « success story » du groupe missilier franco-anglais MBDA, de rejoindre la France en abandonnant le Tempest, qu’il assimile à un coup de bluff (nos voisins d’Outre-Manche apprécieront l’argumentaire). Curieusement, il ne parle pas des difficultés que soulève le Brexit.

 

Beaucoup considèrent donc que ce projet de FCAS est désormais mort-né. Et les leçons de l’avion de transport militaire A400M, fruit (avarié) de la coopération entre Allemagne, France, Espagne, Royaume-Uni, Turquie, Belgique et Luxembourg, n’ont manifestement pas été apprises : chacun voulant « son » avion, le consortium a produit un bijou technologique au coût faramineux et aux performances opérationnelles fragilisées par la complexité des systèmes embarqués. Le bilan financier d’Airbus en pâtit encore aujourd’hui.

Quant à l’Eurodrone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance), développé par la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne après une décennie d’atermoiements (dus entre autres aux dépassements de coûts, fréquents dans les grands programmes), les livraisons devraient commencer en 2028, sous réserve que les pays clients donnent leur feu vert au premier trimestre 2021. Conséquence : un retard de 10 ans sur les Américains, qui en seront alors aux drones furtifs de plus grande autonomie avec de nouveaux concepts opérationnels. Espérons que l’Europe ne compte pas sur l’export pour soutenir financièrement le programme, car la concurrence risque d’être rude avec les USA, mais aussi Israël, très en avance dans le domaine des drones (et même la Chine, qui là encore a fait un grand bond en avant).

 

Les succès passés d’Airbus et d’Arianespace devraient inciter les Européens à davantage de retenue quant à la défense de leur pré carré : ne dit-on pas que gérer c’est choisir, et choisir c’est renoncer ? De plus, dans ce genre de débat, les différences culturelles ne doivent pas être oubliées: j’avais publié dans ce blog en octobre 2018 un billet sur ce sujet. Entre blocages techniques, financiers et culturels, la voie de la coopération européenne tient décidément plus souvent du calvaire que du chemin de roses. Pourtant, c’est quand les différends se transforment en différences acceptées que l’on entre dans le cercle vertueux d’un enrichissement mutuel conduisant à une coopération réussie.



[1] connu en France sous le sigle de SCAF (Système de Combat Aérien du Futur)

 

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