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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'utilité de l'inutile

Publié le

L'utilité de l'inutile
© Startaê Team - Unsplash

La course effrénée vers la rationalisation va de pair avec la chasse à tout ce qui est jugé superflu. Mais ce qui est considéré comme inutile a priori l'est-il vraiment?

Il y a environ une dizaine d'années, j'avais été confronté à un choix difficile dans mon parcours professionnel: il m'avait été reproché d'être "perfectionniste" (expression polie pour "pinailleur"…), ce qui nuisait à mon efficacité (traduisez : je perdais du temps à vouloir faire les choses "trop bien"). Et lorsqu'on travaille dans le domaine des satellites, où les projets complexes foisonnent, l'efficacité est un maître-mot à ne pas prendre à la légère….

Le jugement n'était pas infondé, j'ai toujours eu la crainte du détail malheureux "oublié" (le diable est dans le détail…), ce qui se traduit entre autres par le souci d'écrire le plus correctement possible pour être compris de mes collègues: dans notre mode actuel de fonctionnement basé sur les courriels, un message incompris peut être source de malentendus à l'origine d'échanges multiples et de pertes de temps fort préjudiciables... J'avais apprécié un jour les remerciements d'un collègue qui s'était presque extasié de la clarté et de la précision avec lesquelles j'avais rédigé un texte, assez long, sur je ne sais plus quel problème survenu lors d'un développement, et qui m'avait félicité parce qu'il avait réussi à comprendre d'un seul trait ce que j'avais écrit, contrairement à ces nombreux mails qui émaillent le quotidien de l'ingénieur confronté au déchiffrement de la pensée des auteurs, trop absorbés par l'urgence pour prendre le temps de se relire. Il faut dire que j'avais en effet passé "un certain temps" sur mon courriel, justement pour éviter, compte tenu du nombre important de destinataires, que des interprétations erronées dues au manque de clarté n'entraînent une boucle sans fin de discussions stériles.

Ce "perfectionnisme" va jusqu'aux tableaux de mes rapports: dans les grands projets, en plus des mails, les tableaux numériques constituent le fondement de la communication; et j'ai toujours pris le soin de les rendre non seulement lisibles, mais "agréables" à lire (par exemple par le choix des couleurs)… un exemple flagrant de perte de temps, et donc d'inutilité, n'est-ce pas?

Mais… que signifie au juste "inutile"? L'inutile ne se comprend qu'au sens du court terme, de l'"urgence":

  • on écrit à la va-vite un courriel parce qu'on a un message urgent à transmettre, mais les quelques minutes gagnées sur la rédaction du message peuvent se traduire par des heures perdues ensuite en explications (et réunions) dont le volume et le nombre croissent avec la criticité du problème soulevé;
  • on établit un tableau "à l'arrache" parce que le destinataire a un besoin urgent des valeurs du tableau pour ses propres calculs… on en vient à négliger de mentionner les unités du tableau, "détail" qui avait coûté très cher à la NASA avec la perte d'une sonde que j'avais relatée dans un article d'octobre 2018 ("La dictature du déterminisme dans les projets complexes").

Face à ces considérations, j'avais donc fait le choix de rester perfectionniste (indépendamment du fait qu'il est difficile de changer sa nature...). Et je ne le regrette pas…

On peut bien sûr objecter que prendre le temps de bien faire son travail ne demande pas d'aller jusqu'à "fignoler" les couleurs d'un tableau… Et pourtant… j'ai connu un chef de projet qui m'avait avoué avoir un faible pour le fuchsia… Je prenais donc soin d'utiliser souvent cette couleur dans les schémas, organigrammes, tableaux, figures et autres éléments de communication, laquelle passait forcément plus facilement: au-delà du côté amusant de l'anecdote, il faut retenir que lorsque la communication passe mieux, le travail en équipe se déroule dans de meilleures conditions, et donc l'efficacité croît… N'est-ce pas évident, au fond?

Et devant l'urgence du quotidien qui nous pousse à nous restreindre à ce que nous supposons ou décrétons comme essentiel, je me remémore régulièrement la (célèbre) petite phrase de Talleyrand qui recommandait à son valet, lorsqu'il avait une affaire importante à régler: "Va doucement, Jean, je suis pressé"…

Finalement, l'inutile, c'est aussi un peu la part d'humain de nos processus, sujet dont j'avais parlé dans un article de novembre 2018 ("Le facteur humain: le jeu dans la mécanique des processus"). Et la déshumanisation croissante de ces processus vient aussi de cette chasse à ce qui est considéré (parfois à tort) comme inutile: Lionel Terray avait écrit un ouvrage sur l'alpinisme intitulé "Les conquérants de l'inutile", cet inutile qui permet de se dépasser, preuve extrême, s'il en est, que l'inutile n'est pas forcément… inutile…

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