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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'intelligence scolaire de nos élites

Publié le

L'intelligence scolaire de nos élites
© Rodolphe Krawczyk

Nos dirigeants méritent-ils le piédestal sur lequel nous avons (trop ?) tendance à les placer, en leur prêtant une intelligence qui ne correspond pas nécessairement à celle dont ils devraient faire preuve dans l'exercice des fonctions auxquelles ils aspirent ?

Nos élites sont souvent décriées : il est vrai que dans notre monde moderne, elles ont un côté suranné… Le paternalisme français (type Marcel Dassault) reposait déjà sur un certain élitisme, mais il convenait très bien à notre mentalité restée finalement quelque peu médiévale ("Les inégalités, ce sont les privilèges des autres"…), y compris dans la hiérarchie des grandes entreprises industrielles (ce que j'avais évoqué dans un article récent de ce blog "La féodalité dans les projets complexes").

Au cours des trois dernières décennies, le paternalisme a cédé la place à un capitalisme "à l'américaine" (ou du moins qui se veut l'être…) avec la mise en place, aux manettes des sociétés, de managers à dominante bien souvent plus financière que technique. L'état actuel de notre économie et la dégradation de tout ce qui touche à l'humain dans nos entreprises ne nous donne pas l'impression d'avoir gagné au change et nous fait parfois regretter le paternalisme à la française…

Le problème vient de ce que nos dirigeants actuels sont plus formatés que formés, formatage financier pour la politique et l'économie, technique pour l'industrie, avec une base commune: les chiffres, plus précisément l'importance accordée aux chiffres…. et à rien d'autre. Les raisonnements de certains hiérarchiques de grandes entreprises sont parfois déroutants, notamment dans les situations critiques, souvent liées au sempiternel planning: que l'ingénieur qui n'a jamais été confronté au moins une fois dans sa carrière à la problématique du retard à rattraper coûte que coûte et illustrée par cette réflexion connue (à peine caricaturale) "Si un bateau met dix jours pour aller à New-York, dix bateaux mettent un jour", me jette la première pierre…

Nos élites sont en fait des personnes d'une intelligence exceptionnelle, elles en sont d'ailleurs souvent convaincues, si l'on en juge par les phrases récentes de deux politiciens:
- Bruno Le Maire: "Mon intelligence est un obstacle".
- Gilles Le Gendre: "Une deuxième erreur a été faite, dont nous portons tous la responsabilité [...]: le fait d'avoir probablement été trop intelligents, trop subtils, trop techniques, dans les mesures de pouvoir d'achat".
Dont acte 1…

Cette attitude se retrouve dans l'industrie : un directeur de notre entreprise, qui ne sortait que d'une "petite" école d'ingénieurs, avait osé, lors d'une réunion avec un aéropage de polytechniciens, parler de système : quel affront ! L'un des participants (au demeurant fort brillant) l'avait interrompu en lui demandant d'un air narquois: "Dites-nous, Monsieur Z., ce que vous connaissez en termes de système, vous qui n'avez pas fait l'X"
Dont acte 2…

Il est regrettable que des postes-clés de dirigeants de nos grandes entreprises soient confiés à des ex-"premiers de la classe" dont l'intelligence est in fine essentiellement scolaire, et qui ne comprennent pas qu'une entreprise se gère aussi (et surtout, du moins encore de nos jours) avec des êtres humains. On se souvient de Serge Tchuruk, PDG d'Alcatel, élu manager de l'année 2000, qui rêvait de l'entreprise sans usine; on connaît la suite et la descente aux enfers d'Alcatel… Ou d'Alain Minc, qui après son passage chez Cerus et ses opérations manquées de raids boursiers, avait fait dire à certains de ses pairs que, contrairement à l'alchimiste classique, il transformait l'or en plomb…

Le plus grave (et c'est là que le "à l'américaine" s'arrête) est que, plus on monte dans la hiérarchie, plus ces dirigeants sont inamovibles, voire intouchables (terme utilisé par Ghislaine Ottenheimer dans son ouvrage "Les intouchables", un véritable brûlot qui n'a à ma connaissance jamais été attaqué, et pour cause… : il suffit de voir les résultats obtenus dans leur domaine respectif par Michel Bon, Jean-Marie Messier et Pierre Bilger).

Or, les "éminences" que j'ai citées ont toutes intégré des écoles prestigieuses où ils ont accompli de brillantes études et multiplié les diplômes (un de mes anciens supérieurs les appelait "bac + 13")… Comme quoi intelligence scolaire et intelligence entrepreneuriale se sont pas forcément synonymes…

A noter toutefois d'insignes exceptions, qui redonnent de l'espoir; j'en mentionnerai deux que je considère comme emblématiques :
- Louis Gallois, dont la notoriété n'est plus à établir: dans toutes les entreprises qu'il a dirigées (Aérospatiale, SNCF, pour ne citer que les plus récentes), il a laissé la marque de ce qu'on appelle un "grand patron" (son éthique, o combien supérieure à celle de la plupart de nos élites, n'y est pas étrangère).
- Emmanuel Faber, PDG de Danone, dont les diplômés HEC promotion 2016 ne sont pas prêts d'oublier le discours qui honorait la mémoire de son frère schizophrène et leur recommandait de ne pas mettre la recherche du profit au-dessus de tout.

Je ne peux m'empêcher de conclure par cette phrase remarquable de Sophie Bellon (Présidente du Conseil d'Administration de Sodexo) parue en mai dernier sur LinkedIn, et sur laquelle beaucoup de nos élites devraient méditer : "Les seules choses qu’un dirigeant peut tenter de cultiver sont la lucidité et l’humilité nécessaires pour s’interroger en permanence sur sa fonction, et l’écart entre la façon dont il la remplit et dont il devrait la remplir"

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