La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'insoutenable infantilisme de l'ingénieur

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L'insoutenable infantilisme de l'ingénieur

Dans les grandes entreprises, la condescendance des dirigeants pour la "base" prend depuis quelques années une tournure qui, au-delà de son côté affligeant, frise de plus en plus souvent le mépris…

Au cours des trois dernières décennies, avec la mise sur un piédestal (virtuel…) de la communication interne à l'entreprise, le mode "dictatorial" des dirigeants a fait place progressivement à un mode que je qualifierais de "bonhomme". L'avènement de la qualité totale dans les années 80 a définitivement contribué à infantiliser l'ingénieur, ou plus précisément, à le considérer comme un (grand ?) enfant qu'il faut absolument materner à coup de slogans et de formations dont on se demande si les promoteurs sont conscients qu'ils s'adressent à des gens qui ont (quand même !) quelques années d'études poussées après le bac…

J'appuierai mon propos par une illustration directement venue d'un des chantres américains du Total Quality Management, un certain Crosby dont les vidéos nous étaient, dans les années 80, assénées et commentées chaque semaine par des animateurs (internes à notre société) qui avaient auparavant été initiés à la bonne parole. Je rappelle que les principes de la qualité totale qui ont généré des millions d'heures de formation dans le monde occidental (et autant de millions de dollars dans les poches de leurs gourous) tiennent en deux mots : "conscience professionnelle"… Eh bien dans l'une de ces mémorables vidéos, Crosby en personne expliquait (tenez-vous bien !) pourquoi Gino réussissait si bien ses pizzas: intrigué par la qualité constante de ce mets, Crosby lui en avait demandé la raison, et Gino lui avait répondu qu'il veillait à respecter toujours à la lettre la recette depuis la fabrication de la pâte jusqu'à la cuisson finale ; et son client de déclarer d'un ton docte, après ce véritable scoop, que dans le travail de l'ingénieur, bien faire son travail comme Gino est la clé du succès. Nous n'avions pas imaginé qu'un satellite, ce n'est en définitive qu'une grosse pizza… Comme quoi on apprend à tout âge… Et comme le poste de directeur doit être difficile, quand il faut ré-inculquer le b.a.-ba à ces ingénieurs qui se comportent dans leur métier comme des gamins irresponsables !…

Les limites de la qualité totale (que j'avais évoquées dans un article de ce blog paru en janvier 2010: "Le sens du travail peut-il encore exister dans les grands projets ?") n'ont manifestement pas suffi et les consultants en management font toujours fortune avec chacun sa méthode miracle et ses magnifiques planches remplies d'éternels poncifs "relookés" pour leur conférer une allure de nouveauté… L'un deux est allé jusqu'à éditer son ouvrage en deux parties : la première moitié s'intitule "Comment faire une offre de valeur" (avec effectivement quelques bons conseils, mais ne justifiant pas autant de "délayage") et la seconde moitié, accessible en retournant l'ouvrage, "Comment faire une mauvaise offre"… Ce n'est pas tout : les pages de la première moitié sont en couleur, celles de la seconde en noir et gris; et les illustrations supportant les textes (censées s'adresser, j'insiste, à des ingénieurs) et montrant des personnages type Playmobil évoluer dans divers bureaux sont des dessins dignes de livres pour enfants de moins de dix ans…

On peut arguer que ces consultants sont la plupart du temps américains et que ces messages que nous, Européens, considérons comme infantiles, passent mieux auprès de nos collègues outre-Atlantique : j'ai beaucoup de mal à croire que ceux qui ont envoyé des hommes sur la Lune en moins de dix ans aient besoin de ce genre de dessins, ni d'ailleurs des conseils de Gino…

Cette condescendance a pris un tour surprenant avec le fameux "better, faster, cheaper" qui lui aussi a montré ses limites, en particulier dans le domaine spatial : il n'empêche qu'une intelligence se croyant supérieure a imaginé qu'il fallait un tel slogan pour que les ingénieurs prennent conscience qu'ils étaient stupides au point de faire mal, lentement et cher… Ce slogan revient à la mode avec la montée en puissance des fabricants de nanosatellites, dont on oublie que là encore, s'il y a beaucoup d'appelés, peu seront élus, et pour cause: un nanosatellite contient autant de fonctions complexes qu'un satellite, et celles-ci n'étant pas toujours aisément miniaturisables, les performances des nanosatellites resteront forcément limitées…

Ce mépris (car cette condescendance n'est au fond rien d'autre que du mépris) n'est pas sans rappeler celui des personnalités politiques qui prétendent ne pas connaître le prix des loyers à Paris quand ils occupent un logement de fonction à un prix très au-dessous de la moyenne, ou ne pas se souvenir du nombre exact de leurs résidences secondaires lors de la déclaration de revenus…

Il serait bon que les chefs des grandes entreprises comprennent que les ingénieurs sont des adultes : lorsqu'ils les considèrent comme des enfants immatures quand il s'agit d'améliorer les processus de l'entreprise, puis les encensent lorsqu'un projet réussit, mais ne manquent pas de les "dézinguer" s'ils échouent, on a du mal à ne pas conclure que ce sont eux qui finalement font preuve d'infantilisme…

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