La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'industrie entre en religion...

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L'industrie entre en religion...
© ALE

Une nouvelle fonction, celle d'évangéliste, fait depuis peu son apparition (si l'on peut dire), voilà qui va contribuer à significativement améliorer l'efficacité de nos entreprises…

Il y a quelques jours, j'ai reçu un courriel d'information d'une société de consultation qui se targuait d'aider les entreprises à bien sélectionner les candidats à l'embauche par le truchement d'un "Senior Recruitment Evangelist"… Dieu merci, j'étais bien assis… Interpelé par ce nouveau terme que je ne connaissais pas encore dans notre jargon d'ingénieur plus tourné vers un certain pragmatisme terrestre que vers les nourritures célestes, j'ai fait une petite recherche sur Internet et trouvé ceci grâce à Wikipedia :
Un évangéliste technologique (terme traduit de l'anglais "technology evangelist" par certaines entreprises) est une personne qui essaie de rassembler une masse critique de personnes adhérant à une technologie, dans le but de la consacrer comme standard, au sein d'un marché dépendant de l'effet de réseau.

Le mot "évangélisme" est emprunté à l'évangélisme religieux pour sa similarité dans le recrutement des convertis et l'aspect idéologique associé à sa propagation. Dans des entreprises qui développent ou encouragent sur leurs marques un culte et un fanatisme quasi religieux, le terme anglais "evangelist" peut devenir occasionnellement le surnom, voire le nom d'un poste.

Le premier évangéliste technologique était Mike Boich, promoteur de l'ordinateur Macintosh d'Apple.

Diable ! (pardonnez-moi cette exclamation…). Décidément, les néologistes sémantiques ne craignent pas le ridicule, qui semble faire moins de victimes que le coronavirus… Après les Chief Happiness Officers (qui se passe de traduction), auquel j'avais dédié un article de ce blog "Soyez heureux: c'est un ordre!" paru en décembre 2018, puis les Scrum Masters ("maîtres de la mêlée") que j'avais mentionnés dans un autre article de ce blog "Sigles et anglicisation: les maux des modes…" paru en juillet 2020, nous avons maintenant droit aux évangélistes !!!! Sachant que les évangélistes sont parfois considérés comme une secte, faut-il s'inquiéter de ce nouveau "courant" ? Faudra-t-il choisir bientôt d'être soit secte, soit in-secte ?

Mais peut-être mon pessimisme est-il de mauvais aloi ? Qui sait si ces évangélistes ne vont pas réussir là où tant de consultants ont échoué ? Et si les grands projets ne verront pas leurs difficultés enfin résolues par les actions de ces saintes personnes ? Le cauchemar de la gestion du nombre de plus en plus gigantesque de données disparaîtra grâce à Saint-Frusquin (pour bien nettoyer le terrain auparavant, peut-être devra-t-il d'abord faire appel à Saint-Marc, qu'Eric Schmidt, l'apôtre de l'immortalité, ne manquera pas de ressusciter… tiens, Eric n'est pas encore évangéliste ? gageons que cela ne saurait tarder…). Et les retards incessants des grands programmes pourront se résorber grâce à Saint-Glinglin, cela va de soi… Et à quand un Chief Happiness Evangelist ? (qui, lorsque les équipes feront grise mine, sera contraint de leur faire… une cène ?...).

Un collègue, avec lequel j'ai partagé ma consternation et mon hilarité à propos de ce nouveau terme, m'a dit : "Prochaine étape : les inquisiteurs". En fait, ils sont déjà parmi nous depuis quelques décennies, mais ils ne portent pas ce nom et n'arborent pas (pour le moment du moins) de tunique rouge ou noire à cagoule…

L'appauvrissement du vocabulaire du monde de l'entreprise atteint désormais un état de délabrement qui laisse pantois : on en vient à utiliser des mots vidés de leur substance uniquement pour le pouvoir de leur sonorité ou, dans le cas présent, de leur consonance religieuse. Il y a fort à parier que le mot de l'année 2020 sera "exponentiel", utilisé depuis quelques semaines à tort et à travers dans les informations sur la crise sanitaire : j'avais évoqué ce point dans un article paru en septembre 2020 pour La Tribune "Les manipulations anxiogènes des chiffres de la Covid-19"… et d'ailleurs, pourquoi pas un "exponential anxiogenic evangelist", dont le message serait sans nul doute : "Mes chers frères, paniquons en chœur !"…

Nombreux sont ceux qui pensaient que nous avions atteint les limites abyssales de l'absurdité sémantique (j'en faisais partie…) : détrompons-nous ! Des gisements restent encore à exploiter, et le filon de la religion vient à peine d'émerger. Il est difficile de ne pas repenser à la célèbre phrase du grand Einstein : '"Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue"… Effectivement, on peut apparemment croire à l'infinité de la bêtise humaine. Et, en l'occurrence, je me permettrai de rajouter : "Mais si, mais si !"...

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