La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L’indigeste millefeuille des processus

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L’indigeste millefeuille des processus
Pour fabriquer un téléscope, il faut des processus mais aussi un savoir-faire
© Simon Chodorge

Les processus sont devenus partie intégrante de notre monde hyper-rationnalisé, bientôt hyper-numérisé : s’ils sont désormais indispensables dans l’industrie, ils ne peuvent cependant se substituer à la transmission du savoir-faire.

Ce billet ne sera pas le premier qui traite des processus et de leurs dérives néfastes : j’ai compté que j’avais utilisé le vocable « processus » plus de 150 fois dans ce blog, soit plus d’une fois en moyenne par billet, ce qui semblerait prouver que la « processussisation » a fini par vaincre jusqu’à mon subconscient…

Je ne reviendrai donc pas sur la lourdeur des processus industriels que j’ai maintes fois dénoncée et dont nous connaissons tous les conséquences contre-productives. Mon propos cette fois concerne la foi aveugle dans les processus : elle s’est révélée petit à petit au cours de mes quatre décennies de carrière dans le spatial, jusqu’à prendre une dimension irraisonnée.

Il y a une vingtaine d’années, le développement du télescope d’un instrument spatial avait buté sur un problème de traitement optique, lequel était pourtant le même que celui mis au point pour le télescope de la génération précédente (et de taille voisine). Après des investigations d’autant plus longues que le processus de traitement des optiques, qualifié et validé sur la génération précédente, avait été scrupuleusement suivi, la cause de l’anomalie avait été identifiée : les personnes qui avaient traité les optiques du télescope précédent étaient parties à la retraite sans avoir pu transmettre leur savoir-faire autrement que par l’écriture de processus supposés exhaustifs. Or, le dépôt de couches optiques sur un miroir demande, en plus d’une connaissance poussée des phénomènes physico-chimiques en jeu, qui eux peuvent être maîtrisés par la mise en place de processus spécifiques, un certain « doigté » qu’on ne peut acquérir qu’avec l’expérience. CQFD. (Dans un billet de ce blog paru en 2018 « Le facteur humain : le jeu dans la mécanique des processus », j'avais relaté un problème semblable sur une vessie remplie d'azote pour un générateur solaire spatial).

Le processus au détriment de l'apprentissage

Autrefois, lorsque les processus étaient en nombre « raisonnable », on prenait le temps de former progressivement un ingénieur nouvellement embauché, soit en l’affectant à divers services, soit en l’intégrant dans un projet à un poste subalterne. Peu à peu, il devenait pleinement opérationnel tout en prenant de plus en plus de responsabilités : cela demandait une dizaine d’années : les processus étaient alors un support utile à l’exercice de sa fonction. Aujourd’hui, le mode frénétique sur lequel se déroulent la plupart de nos activités industrielles n’est pas compatible avec cet apprentissage : le nouvel arrivé doit être opérationnel presque immédiatement, et pour cela, il lui suffit d’ingurgiter en quelques semaines, voire en quelques jours, tout le corpus des processus dont il aura besoin. Ceux-ci sont censés être « parfaits », et la transmission du savoir-faire par les « anciens » n’a donc plus sa raison d’être (lesquels sont d’ailleurs bien souvent tellement débordés qu’ils n’auraient de toute façon que peu de temps à consacrer aux nouveaux entrants). Notons que la compréhension d’un seul processus peut nécessiter des mois « sur le terrain » (je connais un processus dont la définition fait l’objet de… 200 planches PowerPoint, dont beaucoup sont d’une densité et d’une complexité purement rébarbatives, même pour le plus aguerri des « anciens »).

Ce qui est surprenant, c’est que nous savons tous que, depuis le déferlement d’Internet dans notre vie quotidienne, trop d’information tue l’information : et pourtant, nous ne pouvons plus nous passer d’Internet (plus exactement, nous n’avons plus la volonté de nous en passer, mais ceci est un autre débat).

Quand trop de processus tue l'action

Les processus semblent avoir pris un chemin similaire : trop de processus peuvent arriver, sinon à les tuer, du moins à en dégrader l’efficacité. Et pour illustrer cette assertion, rien de mieux que l’événement-choc du 28 mai 1987 : Mathias Rust, un jeune pilote allemand, posait son petit avion de tourisme sur la Place Rouge à Moscou, sans avoir été intercepté par la défense antiaérienne soviétique (ce qui avait contribué bien évidemment à la chute du régime soviétique). Contrairement à ce qui avait été affirmé au début, les radars russes avaient bel et bien détecté l’avion allemand, et ce à plusieurs reprises, mais le système de défense antiaérien de l’URSS était un véritable millefeuille : chaque nouveau matériel était intégré au fur et à mesure de son arrivée dans le système, en supplément, mais pas en remplacement, des anciens matériels. Conséquence : la lourdeur du dispositif (jointe à celle de l’Etat-Major soviétique de l’époque) était telle que les opérateurs radar, devant la multiplicité des informations, ne savaient plus quelle décision prendre et quel hiérarchique informer ; pendant ce temps, l’avion poursuivait sa route…

Et comme en France, nous sommes réputés (non sans raison) être plus à cheval sur les processus que beaucoup d’autres nations que nous souhaitons concurrencer, il serait bon de ne pas oublier ce petit adage qui dit que, lorsqu’une idée géniale émerge, les Américains en font un brevet, les Chinois un marché et les Français un processus.

 

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