La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'incertitude dans les grands projets est-elle vraiment préjudiciable?

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L'incertitude dans les grands projets est-elle vraiment préjudiciable?
© Rodolphe KRAWCZYK

L'incertitude est devenue aujourd'hui un mot tabou, tout particulièrement dans l'industrie… Il n'en a pas toujours été ainsi, et l'on peut se demander si l'appréhension de l'inconnu n'entraîne pas des effets plus pernicieux que le mal lui-même…

 

Dans un article de ce blog publié en mai 2019 "Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le… futur", j'avais déjà évoqué cette angoisse de l'inconnu à laquelle sont confrontées bon nombre de nos grandes (et moyennes, voire même petites) entreprises, qui la traitent (si l'on peut dire) par un arsenal de processus, procédures, méthodes et outils aussi variés que (supposément) puissants : on débouche inévitablement sur un déterminisme dont j'avais attaqué le côté obsessionnel dans deux autres articles de ce blog ("La dictature du déterminisme dans les projets complexes", paru en octobre 2018 et "La technique devenue otage du management" paru en novembre 2019)… Je dois reconnaître qu'au fond, moi aussi, j'ai mes obsessions…

L'élément déclencheur de ce nouvel article est une information parue en janvier dernier dans la revue en ligne Space Daily : "Indeterminist physics for an open world", émanant d'un physicien de l'Université de Genève, Nicolas Gisin, lequel souligne la contradiction entre un univers considéré comme fini d'après la physique moderne et obéissant à des équations précises, et des grandeurs mathématiques (par exemple Pi), dont le nombre infini de décimales contient une quantité infinie d'information. Il propose donc de changer de langage mathématique. En fait ce langage existe déjà, il s'agit de l'intuitionnisme mathématique, reposant, comme son nom l'indique, sur l'intuitionnisme imaginé au début du 20° siècle par le logicien hollandais Luitzen Brouwer : au lieu de représenter une grandeur par un nombre réel (possédant une infinité de décimales), on la représente par un processus aléatoire où à chaque instant, le nombre considéré n'a qu'une quantité finie de décimales (et donc une quantité finie d'information). Ce qui fait qu'une proposition, qui ne peut être que vraie ou fausse au sens des mathématiques classiques, peut aussi être indéterminée au sens de l'intuitionnisme mathématique. Ce langage permettrait de mieux comprendre la physique quantique et, in fine, de tourner le dos au déterminisme qui prévaut depuis plusieurs siècles et qui conduit, dans l'évolution de l'univers, à fermer la porte au hasard (ce qu'avait exprimé Einstein avec sa célèbre déclaration: "Dieu ne joue pas aux dés"). C'est la conclusion du physicien que je trouve extrêmement intéressante : nous pourrions abandonner notre vision du monde où tout est déjà écrit, pour laisser la place à de nouvelles perspectives, à l'aléatoire, au hasard et… à la créativité ! La créativité ! Nous y voilà !

Dans nos perpétuelles courses en avant où l'on a l'impression qu'on ne s'arrête que lorsqu'on a heurté le mur de plein fouet, et qui nous obligent à tout anticiper (ou au moins à déployer les plus grands efforts pour tenter d'y parvenir), il est réconfortant de se rendre compte que si le hasard n'est pas forcément négatif en termes de physique fondamentale, il n'y a aucune raison pour qu'il le soit en termes d'industrie… Cette assertion peut choquer, mais je n'invente rien : H. Eugene Stanley avait déjà posé il y a un quart de siècle les bases de l'économie physique, qui applique les lois de la physique statistique aux problèmes économiques…

On n'accepte plus aujourd'hui de se lancer dans une activité sans vouloir être sûr de ce qu'elle va coûter, même si l'on sait que son coût sera nécessairement borné ; on n'ose plus se lancer dans une analyse d'ingénierie sans émettre des risques potentiels sur le fait que ses résultats ne seront pas strictement en ligne avec ce qu'on en attend : l'expression "je paye pour voir" a trouvé ses limites dans nos processus modernes où les outils de prédiction sont tellement précis qu'ils font croire qu'ils sont exacts. Le chemin doit donc être balisé jusqu'au bout, même les risques doivent être quantifiés, on ne doit donc plus faire le moindre écart tant qu'on n'est pas arrivé au but, tant pis si à l'arrivée, on a raté l'objectif : le classique "retour d'expérience" émettra les non moins classiques "lessons learnt" qui ne seront que rarement prises en compte. En attendant, ce balisage est un obstacle à la créativité : on ne navigue plus à vue…

Lorsqu'il y a 40 ans j'ai commencé à travailler dans le domaine du spatial, les outils de management étaient rudimentaires, nous n'avions pas les moyens d'être déterministes, et l'incertitude n'inquiétait personne… Beaucoup de spécialistes s'accordent à dire que tous les progrès accomplis dans ce domaine lors des deux premières décennies (1950-1970) où tout (ou presque) était à construire, n'auraient jamais vu le jour, ou en tout cas pas aussi vite, si on leur avait appliqué les outils de gestion actuels. Il y a eu certes beaucoup d'"impasses" faites, et donc de risques pris, mais la créativité qui avait libre champ a produit de véritables chefs-d'œuvre d'ingénierie…

On notera que la théorie de Gisin ne semble pas s'opposer au fameux principe d'incertitude de Heisenberg ; de là à dire que l'incertitude est source de créativité constitue un pas que je franchis quasiment sans réserve. Et je vais plus loin : le nombre considérable de données que nous avons aujourd'hui à traiter dans les projets complexes nécessite de disposer d'outils puissants ; mais l'utilité de tous les outils déployés, en particulier ceux liés à la programmatique, à en juger par leurs résultats souvent piètres, n'est pas démontrée : on remplace l'incertitude par l'erreur, ce qui n'est pas très satisfaisant. Et comme l'a si bien dit Mathieu Ricard : L’insatisfaction naît de l’habitude de considérer les choses superflues comme nécessaires…

 

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