La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L’horizon s’obscurcit à nouveau pour Ariane… Et pourtant…

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L’horizon s’obscurcit à nouveau pour Ariane… Et pourtant…
© Arianegroup

La malchance semble s’acharner sur le lanceur Ariane 6, déjà dépassé pour certains, et accusant de nouveaux retards. Mais une fois de plus, si la critique est aisée, il serait bon de ne pas oublier la nécessité pour l’Europe de disposer d’un lanceur, même s’il est moins compétitif que les lanceurs américains.

 

J’avais déjà évoqué dans ce blog la problématique d’Ariane 6 en décembre 2020 (« Les malheurs d'Ariane : le bout du tunnel ? »). En six mois, la situation ne s’est pas significativement dégradée, mais on ne peut pas dire quelle se soit améliorée, les hauts et les bas continuant de se succéder :

  • En mai dernier, Aviation Week, dans un article intitulé « Les efforts vers la réutilisabilité d’un lanceur européen affaiblissent le programme Ariane 6 », s’en donnait à cœur joie :
    • L’Agence Spatiale Européenne (ESA) viserait désormais un lanceur réutilisable à l’horizon 2030, condamnant Ariane 6 à seulement 8 années de vie opérationnelle.
    • L’ESA refuserait dès lors de financer les surcoûts d’Ariane 6.
    • La rentabilité d’Ariane 6 avait été établie sur la base d’une cadence de 11 à 12 tirs annuels ; celle-ci ne serait plus que de 8 tirs.
    • La règle du « juste retour géographique »[1] serait battue en brèche, la part du gâteau revenant à chacun étant jugée trop petite.
  • Juste après cet article, la revue en ligne Aerospatium remettait un peu les pendules à l’heure :
    • Ariane 6 représente la sécurité face aux incertitudes d’un lanceur réutilisable équipé d’un nouveau moteur à méthane liquide basé sur le Promotheus d’ArianeGroup, censé être dix fois moins cher que le moteur actuel Vulcain 2 équipant Ariane 5.
    • Ariane ne peut qu’être désavantagée face à SpaceX (car c’est lui bien sûr le concurrent principal[2]) : celui-ci bénéficie d’une part de sa structure privée lui permettant de lever des fonds rapidement et de son intégration verticale qui diminue les coûts de production, et d’autre part de la manne garantie des contrats institutionnels américains de la NASA et de la DARPA[3] (équivalent US de la Direction Générale de l'Armement).
  • Mi-juin, Stéphane Israël, président exécutif d’Arianespace, confirmait dans un entretien à Air & Cosmos qu’Ariane 6 était « la bonne réponse de l’Europe », avec un concept flexible adapté à une multitude de missions et dont l’évolution vers un lanceur réutilisable se fera de façon incrémentale au niveau de la propulsion.
  • Fin juin, Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA, déclarait comme une priorité absolue le premier tir d’Ariane 6 en 2022 : « C’est un énorme défi que nous devons relever ensemble. Car n’oubliez pas que nous sommes ensemble ». D’aucuns ont interprété ces paroles comme l’aveu déguisé d’un nouveau retard : la nouvelle date du tir inaugural, prévue entre avril et juin 2022, pourrait bien glisser à fin 2022. Et le martèlement de « ensemble » n’est pas anodin.
  • En effet, début juillet, Aerospatium enfonçait le clou en pointant du doigt les divergences entre partenaires des programmes Ariane 6 et Vega[4], exacerbées à la fois par la baisse du marché commercial, le succès du Falcon au 1° étage réutilisable (solution initialement rejetée en Europe pour manque de rentabilité, du fait des cadences de tir très inférieures à celles de SpaceX), et les égocentrismes nationalistes conduisant à développer des micro- et minilanceurs empiétant sur les plates-bandes de Vega. Dans ce contexte tendu, Daniel Neuenschwander, directeur du transport spatial de l’ESA, souhaite engager une réflexion sur un futur lanceur « neutre en carbone » avec propulsion à l’hydrogène.

On le voit, les idées protéiformes et les critiques tous azimuts ne manquent pas. Pourtant, c’est le lot de tous les grands programmes de connaître des problèmes de développement : deux ans de retard sur un programme décidé en 2014 (à l’origine, le premier tir avait été prévu en 2020) n’est pas catastrophique. Et rien n’est pire que de remettre en cause les directions prises au départ (consensuellement), voire de s’arrêter en chemin. Seuls les Américains sont « culturellement » capables de le faire, au travers d’une loi édictée par deux sénateurs : elle permet à une commission d’annuler un programme dont les dérives budgétaires ou calendaires sont jugées incontrôlables. Cela dit, cette loi, à ma connaissance, n’a été appliquée que deux fois sur deux programmes mineurs, alors qu’elle aurait pu ou dû l’être de multiples fois sur le JWST ou le SBIRS : le premier est le programme phare de la NASA et le second est destiné à détecter les tirs de missiles balistiques, deux programmes jugés stratégiques…

Il serait donc judicieux de cesser les tergiversations et, en « se serrant les coudes », d’aller jusqu’au bout du développement et de l’exploitation d’Ariane 6 dont la durée de vie sera en fait supérieure à 8 ans car le nouveau lanceur réutilisable connaîtra forcément lui aussi des retards. En jetant le bébé avec l’eau du bain, surtout quand le bébé (compétitif ou pas) reste le garant de l’indépendance de l’Europe pour l’accès à l’espace (devenu fondamental par les temps qui courent), l’Europe commettrait une erreur majeure qu’elle ne mettrait pas longtemps à regretter.



[1] Règle fondamentale qui permet à chaque pays membre de l’ESA d’obtenir pour ses industriels un montant de contrats équivalent à la contribution financière de cet état aux programmes ESA

[2] Sans compter le Longue Marche chinois dont les règles de financement ne s’alignent probablement pas sur celles de l’Occident

[3] Defense Advanced Research Projects Agency

[4] Petit lanceur complémentaire d’Ariane 6, déjà opérationnel, mais nécessitant des évolutions pour rester compétitif

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