La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'espace va-t-il encore faire rêver les ingénieurs ?

Publié le

L'espace va-t-il encore faire rêver les ingénieurs ?
Avec les SPAC, le spatial entre-t-il dans l'ère de la financiarisation ?
© AdopteUnMec

Les SPAC sont devenus en peu de temps une composante fondamentale de l’industrie spatiale, car ils permettent de « booster » les activités lanceurs et satellites. Et certains craignent déjà une bulle financière. Mais la bulle est-elle ce qu’il y a de plus inquiétant ?

J’avais évoqué en début d’année dans ce blog l’émergence des SPAC (Special Purpose Acquisition Company). Ces « sociétés coquilles » sont apparues aux Etats-Unis dans les années 1990 et commencent à essaimer en Europe : elles utilisent leurs titres boursiers pour acquérir une sociétés et la doter en capital en vue d’un projet spécifique. En octobre 2019 Social Capital Hedosophia avait acquis (et même fusionné avec) Virgin Galactic, dont le capital avait été ainsi sextuplé. Depuis, le rythme s’accélère :

- Redwire, spécialisée dans les infrastructures spatiales depuis plus de 50 ans, a fusionné avec Genesis Park Acquisition Corp. (qui va donc s’appeler Redwire) pour être cotée à la Bourse de New York.

- Spire Global, spécialisée dans le suivi de données fournies par une constellation de nanosatellites pour des applications maritimes, aériennes et météorologiques, a fusionné avec NavSight Holdings, « blank-check company » sans revenus propres.

- RocketLab, spécialisée dans le lancement de petits satellites avec son lanceur Electron, a fusionné avec Vector Acquisition Corporation : la valeur de RocketLab a été ainsi décuplée, ce qui lui permettra de développer son nouveau lanceur moyen Neutron (et concurrencer SpaceX).

 

Cette frénésie semble dépasser les spéculateurs les plus acharnés, d’où cette annonce le 7 mars dernier : « Wall Street thinks most SPACs are a joke », ce qui se passe de traduction. Les obligations pourries de 1987, la bulle Internet de 2000 et les créances hypothécaires titrisées de 2008[1] sont encore trop présentes dans les esprits pour que l’explosion des SPAC ne crée pas quelques appréhensions somme toute bien légitimes. Le PDG de Goldman Sachs, le 3e plus grand souscripteur de SPAC en 2020 et le 2e en 2021 à ce jour, a publiquement averti des dangers de ce nouveau type d’opération, se demandant « si l’émission de SPAC n’était pas allée trop loin et si elle pourrait perdurer à moyen terme ». C’est tout dire !

Au-delà de l’aspect financier et spéculatif, qui, je l’avoue, me dépasse un peu, et qui doit rester le pré carré d’entrepreneurs comme Elon Musk, Jeff Bezos ou Richard Branson, je crains que le phénomène n’induise chez l’ingénieur « moyen » un effet moins spectaculaire que le buzz associé aux montants colossaux en jeu dans ces opérations financières, mais bien plus préjudiciable à terme que l’éclatement d’une bulle.

La couverture du Space News de mi-mars titrait en caractères énormes: « CAN YOU STILL SPELL SPACE WITHOUT SPAC ?[2] ». Passons sur le jeu de mots et sur l’article de fond consacré aux SPAC. Ce qui importe, c’est le message on ne peut plus clair sur l’irruption de la finance « sous pression » dans un domaine qui, jusqu’à la fin des années 2000, en avait été relativement épargné.

Virage financier

Je fais partie d’une génération d’ingénieurs qui a choisi de travailler dans le domaine spatial parce qu’il les faisait rêver. Pendant quelques décennies, nous avons eu effectivement le sentiment de contribuer à la grande aventure spatiale dans ce qu’elle avait de plus noble. Mais le virage financier pris depuis une dizaine d’années fait que les ingénieurs passent le plus clair de leur temps à établir et consolider des devis, puis à suivre et contrôler les dépenses d’un programme, au détriment de la technique pour laquelle ils ont été formés (j’ai dénoncé cette dérive à plusieurs reprises dans ce blog). Je ne conteste pas l’importance de la finance dans toute activité industrielle, et même si je suis ingénieur et pas banquier, je n’ai pas besoin de subir le matraquage d’annonces hebdomadaires sur le « cash » pour comprendre le rôle des liquidités dans la trésorerie et la santé comptable d’une entreprise (quand je vais faire mes courses, je sais ce que je peux dépenser en fonction de ce que j’ai dans mon porte-monnaie et sur mon compte en banque).

On peut dorénavant parler de capitalisme spatial, association de termes qu’on aurait jugée incongrue il y a moins de deux décennies. Cette nouvelle notion est bien sûr accompagnée de son cortège habituel de termes (anglo-saxons comme il se doit) et de sigles pour initiés de la finance : Return On Investment (ROI), Income From Operations (IFO), Net Operating Income (NOI), Capital Expenditure (CAPEX), etc, etc, et surtout, surtout, le sacro-saint Earnings Before Interest and Taxes et son très poétique acronyme EBIT, l’étalon (eh oui !) avec lequel on mesure la rentabilité de toute entreprise. Dès lors, si même dans le spatial la finance prend de plus en plus le pas sur la technique, doit-on s’étonner de la désaffection croissante des jeunes pour les STEM (sigle anglais désignant science, technologie, ingénierie et mathématiques) ? Dans ce contexte, je ne peux m’empêcher de repenser à cette phrase de Jean d'Ormesson: « Vivre, pour les hommes, c'est d'abord rêver ».



[1] Pour les obsédés des termes anglo-saxons que la langue de Molière rebute, il s’agit des Junk bonds de 1987, de la do-com bubble de 2000, et des mortgage-backed securities de 2008

[2] Peut-on épeler encore ESPACE sans SPAC ?

 

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte