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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'art de critiquer les projets complexes

Publié le

L'art de critiquer les projets complexes
Le télescope spatial James Webb
© NASA/Chris Gunn

La critique est aisée, mais l'art est difficile: cet adage bien connu a encore de beaux jours devant lui, à en juger par les récents rapports détaillés des contrôleurs aux coûts gouvernementaux sur certains programmes spatiaux…

 

Après qu'Ariane Safran Launchers (ASL) s'est fait étriller par la Cour des Comptes sur son modèle économique (mais peut-il être, dans son contexte européen, viable face à SpaceX ?... j'avais évoqué ce problème dans un blog précédent "Le modèle américain spatial est-il transposable à l'Europe?"), voilà que le GAO (Government Accountability Office), l'équivalent américain de notre Cour des Comptes vient d'épingler la NASA sur ses méthodes de contrôle des coûts et des plannings… Et de deux !

Bien sûr, le GAO (la bien nommée "watchdog agency") s'appuie essentiellement sur le JWST (James Webb Space Telescope), dont les dérives budgétaires et calendaires resteront un record historique dans l'histoire du spatial américain (budget multiplié par plus de 10 et retard de plus de 10 ans…). Il a finalement été reconnu, mais a posteriori, que le budget visé au départ était illusoire (et donc le planning aussi), comme d'ailleurs beaucoup d'autres budgets présentés délibérément "à la baisse" pour pouvoir "passer" (j'avais dénoncé en 2017 ce phénomène devenu monnaie courante dans un article de la Tribune "La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises").

Que reproche cette fois le GAO à la NASA?

  • Le retard moyen au lancement est passé de 7 à 12 mois entre mai 2017 et mai 2018.
  • Le surcoût moyen de développement est passé de 15.6% à au moins (sic…) 18.8% sur la même période.
  • Le JWST est surnommé "the biggest offender" pour ces dérives…

Les raisons données par le GAO sont les suivantes:

  • La NASA a accepté des plans de développement risqués pour un certain nombre de projets majeurs.
  • La NASA s'est appuyée sur des plannings jugés "overly aggressive" avec des provisions pour risques financiers et calendaires jugées trop basses.
  • La NASA n'a pas été transparente sur ses estimations de coûts et délais sur certains de ses programmes les plus onéreux.
  • La NASA n'a pas fait appel à suffisamment de personnel qualifié dans les domaines de l'avionique, du logiciel de vol, de l'ingénierie système, etc… et a montré des lacunes dans l'estimation des coûts et dans ce qui est appelé "earned value management capabilities", expression que j'ai beaucoup de mal à traduire…

Rien que ça!!! Seraient-ils devenus des incapables à la NASA?....

Je vais reprendre un à un les arguments du GAO…

  • Plans de développement risqués: quand on connaît la culture du risque des Américains qu'eux-mêmes prônent sans vergogne, l'argument est assez savoureux… Le spatial est un domaine d'une complexité extrême, et pour revenir au "bigest offender", celui-ci reste le satellite scientifique le plus complexe jamais réalisé au monde : c'est au tout début du programme que le GAO aurait dû se manifester en dénonçant le budget ridiculement bas de 800M€… Mais, si un budget plus réaliste de plusieurs milliards de $ avait été présenté, le programme aurait été retoqué… Les décideurs n'aiment pas toujours voir la réalité en face… Le programme Apollo destiné à déposer des hommes sur la Lune avant 1970 était tout aussi risqué, mais là, on s'est posé moins de questions…
  • Plannings "agressifs" et provisions pour risques insuffisantes: on reste dans la même rhétorique que précédemment… A noter que dans une enveloppe financière donnée, augmenter les provisions entraîne "mécaniquement" une diminution des heures allouées aux activités de base, ce qui entraîne d'autres risques… (je l'avais expliqué dans un  blog précédent "L'acceptation des risques: cruel dilemme").
  • Manque de transparence sur les coûts et délais: pour être transparent à ce niveau, il faut d'abord maîtriser totalement les coûts et délais… mais comment diable peut-on maîtriser totalement de telles variables quand le programme est une véritable boîte de Pandore de nouvelles technologies et de développements d'ingénierie? Force est de constater que dans ce genre de programme, on pilote à vue en essayant de garder le cap le plus longtemps possible, mais l'innovation a son prix…
  • Manque de personnel qualifié, lacunes dans l'estimation des coûts et dans ces mystérieuses "earned value management capabilities"… On rejoint les argumentaires précédents, mais je ferai en plus deux commentaires:
    • Tout d'abord, sur des programmes d'une telle ampleur nécessitant des centaines de personnes, s'imaginer qu'on n'aura que les meilleurs est totalement chimérique…. L'humain étant ce qu'il est, une équipe constituée uniquement de cadors ne peut fonctionner, il faut aussi les "petites mains" pour "serrer les boulons", les "humbles" qui acceptent de s'acquitter des tâches jugées indignes des surdoués. Alors, bien sûr, ceux-là peuvent faire des erreurs… (cela dit, les "divas" en font aussi, il suffit de regarder celles de nos "élites" en économie par exemple…).
    • Quant aux "capacités de gestion de la valeur gagnée"… est-ce que je peux faire appel à un ami pour qu'il m'aide à trouver le sens?... On retombe dans la phraséologie managériale creuse très en vogue depuis quelques années…

Lors d'une attaque précédente sur les problèmes du JWST, l'administrateur de la NASA Jim Bridenstine en avait résumé les causes dans une déclaration dont la simplicité n'a d'égale que le réalisme: "human errors, embedded problems, lack of experience in areas such as the sunshield, excessive optimism, and systems complexity[1]"… tout est dit!

Loin de moi l'idée de refuser toute critique venant d'extérieurs, mais à condition qu'elle soit constructive… La simple constatation de problèmes de budget ou de calendrier, complétée par des considérations superficielles qui ne recherchent pas les causes profondes, n'amène rien dans le débat….

Messieurs les censeurs, retroussez-vous les manches de temps en temps et venez donc plonger vos blanches mains dans le "cambouis" du travail quotidien des ingénieurs de projets complexes, peut-être comprendrez-vous enfin non seulement ce que le terme "complexe" signifie, mais aussi qu'il a sa raison d'être….

 



[1] erreurs humaines, problèmes d'interfaces [traduction approximative], manque d'expérience dans des domaines tels que le pare-soleil, excès d'optimisme, complexité des systèmes

 

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