La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

L'adieu au fair-play?

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L'adieu au fair-play?
© Airbus OneWeb Satellites

La concurrence exacerbée par la mondialisation ne doit pas pour autant sonner le glas du fair-play, même dans les grands projets industriels: c'est lui qui contribue à faire la différence entre concurrence saine et concurrence malsaine…

En octobre 2019, Gwynne Shotwell, PDG de SpaceX, annonçait à propos de OneWeb: "If you're thinking about investing in OneWeb, I would recommend strongly against it. They fooled some people who are going to be pretty disappointed in the near term." Allégation qui se passe de traduction… et qui se révèle prophétique à la lumière des derniers événements qui ont vu OneWeb se mettre sous la protection du chapitre 11 de la loi US sur les faillites.

Il est vrai que OneWeb se posait en concurrent direct de Starlink, deux constellations de satellites visant à assurer une couverture Internet mondiale:
OneWeb devait lancer environ 650 satellites jusqu'en 2022, 74 ont été lancés à ce jour.
Starlink doit lancer 12 000 satellites, 360 (dont 300 censés être opérationnels) ont été lancés à ce jour.
Pendant ce temps, Jeff Bezos construit une usine pour son projet Kuiper de 3200 satellites, en concurrence de Starlink. Amis mégalomanes, bonjour…

Au-delà des problèmes que comportent des constellations aussi gigantesques (gestion des orbites pour éviter les risques de collision inter-satellites et minimiser les débris spatiaux lors des désorbitations, allocations des fréquences d'émission/réception, pollution des observations astronomiques depuis le sol), cette course effrénée supposée offrir Internet au habitants du monde entier, y compris ceux vivant dans les régions non desservies par des liaisons terrestres (au fait… ces gens-là veulent-ils vraiment Internet? mais c'est un autre sujet….) laisse planer quelques doutes sur leur viabilité: le modèle économique de OneWeb a fait depuis le départ l'objet de critiques; plus que la crise du Coronavirus, la défection de son principal bailleur (le conglomérat japonais Softbank) lui a porté un coup fatal, nous empêchant de juger sur pièces de la rentabilité future du projet. L'avenir (proche) nous dira donc si Starlink est vraiment rentable, et si Kuiper l'est aussi…

On comprend que des programmes aussi ambitieux et dont la viabilité financière reste à démontrer suscitent de la part de leurs responsables quelques aigreurs vis-à-vis de la concurrence… Cependant, le propos de Gwynne Shotwell envers OneWeb, même si elle avait vu juste, était particulièrement déplacé: il témoigne, en plus d'un manque de fair-play manifeste, d'une inquiétude face à l'émergence d'un concurrent. Que dira-t-elle quand Kuiper commencera ses services? Oublie-t-elle que SpaceX a révolutionné le monde du spatial en se posant en concurrent à la fois des industriels des lanceurs et satellites et des opérateurs, par des approches innovantes (et risquées)? La concurrence a donc des effets positifs que Mrs Shotwell ne devrait pas dénigrer… En juin 2015, Michel de Rosen, PDG d'Eutelsat, avait répondu aux annonces de One Web qu'il y avait de la place pour plusieurs fournisseurs, les satellites géostationnaires étant capables de rivaliser avec les constellations en orbite basse.

L'histoire montre que le refus de la concurrence joue rarement en faveur de ceux qui le pratiquent, car il conduit à des monopoles: en plus de l'utilisation dévoyée des deniers publics, il induit un "bridage" de l'innovation qui finit par fragiliser les industriels jouissant de positions monopolistiques (comme celle que semble aujourd'hui viser SpaceX, ce qui est un comble!). Et c'est bien l'irruption de SpaceX en tant que "challenger" qui a fait se remettre en question les opérateurs de lancement comme ULA aux Etats-Unis et Arianespace en Europe, les forçant à redevenir innovants. Dommage que Mrs Shotwell n'ait pas eu la classe de M. de Rosen... Il est vrai que si OneWeb s'était révélé plus rentable que Starlink, Mrs Shotwell ne serait pas restée longtemps PDG de SpaceX (si tant est que SpaceX ait survécu). Mais dans le contexte actuel (assez impitoyable, il faut le reconnaître) de "business first", déprécier, voire mépriser, le concurrent n'amène rien… Pire, il dénote un aveu de faiblesse: le fair-play aurait consisté à saluer OneWeb en admettant que, même s'il s'avérait qu'il n'y aurait finalement pas assez de place pour tout le monde, le meilleur l'emporterait…

Le respect de l'adversaire est une composante fondamentale d'une concurrence saine, et cela ne se limite pas au monde de l'industrie: les grandes batailles perdues ont eu la plupart du temps comme dénominateur commun la sous-estimation de l'ennemi…

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