La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Ingénieur ? Présumé coupable !

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Ingénieur ? Présumé coupable !
Ingénieurs au travail
© Photo by Gene Twedt for Microsoft.

Les difficultés inhérentes aux développements dans les projets complexes donnent lieu à des gesticulations managériales périodiques débouchant fréquemment sur une culpabilisation sournoise de l’ingénieur.

Le temps est loin où l’ingénieur avait l’impression d’exercer un métier qui revêtait un caractère noble et enviable : il est devenu aujourd’hui une donnée statistique des RH, dont le statut oscille entre celui d’employé corvéable à merci (s’il reste attaché à sa société) et celui de mercenaire (si peu lui chaut la culture d’entreprise). Il est vrai que la mise sur un piédestal de l’ingénieur autrefois n’était pas franchement justifiée : l’histoire étant cyclique, le balancier est apparemment bien parti dans l’autre sens.

 

Si l’on a la franchise d’appeler les choses par leur nom, on peut dire qu’on assiste dans l’entreprise à une dégradation de la position de l’ingénieur. Elle a débuté à la fin du 20e siècle, avec la montée en puissance des outils informatiques, à deux niveaux :

  • les outils mathématiques, censés aider, mais aussi suppléer à la matière grise : la numérisation, dont je pointe régulièrement les dangers dans ce blog sans en nier les avantages, ne va pas contribuer à redorer le blason de l’« intellect » ;
  • les outils bureautiques, qui ont conduit les « top level managers » à imaginer que l’ingénieur pourrait bientôt faire aussi le travail des secrétaires et des dactylos. En oubliant que le « aussi », au taux horaire de l’ingénieur dont l’efficacité de « petite main » est pour le moins douteuse, pouvait revenir beaucoup plus cher.

 

L’ingénieur s’est donc mué en un serviteur zélé à qui l’on demande, suivant le slogan célèbre et toujours d’actualité (même s’il n’est plus explicitement proclamé), de faire toujours plus avec toujours moins. Il semblerait pourtant que tout a une limite. Et c’est là que l’on découvre la pauvreté, voire l’indigence, de nombreuses manifestations managériales portant en général des noms anglo-saxons et dont la liste, inépuisable, ne pourrait entrer dans ce billet. Elles sont des rappels à l’ordre où l’on projette des tableaux, des graphes, des camemberts, bref, des « visuels » agrémentés, au cas où l’auditoire ne les comprendrait pas, par des émoticônes le plus souvent oranges (quand les chiffres sont moyens ou pas très bons) ou rouges (quand les chiffres sont mauvais). Ces émoticônes révèlent une première tendance : l’infantilisation de l’ingénieur que j’avais dénoncée dans un billet de ce blog paru en juin 2020 « L'insoutenable infantilisme de l'ingénieur ». Mais ce n’est pas tout.

 

Que faire contre des résultats qui ne sont pas à la hauteur des espérances ? Analyser les vraies causes, sur lesquelles on devrait être en mesure d’agir, mais qui pourraient trahir des failles dans la énième organisation, mise en place officiellement pour combler les lacunes, mais en réalité au titre du népotisme toujours ancré dans notre culture d’entreprise occidentale, et se traduisant par des coûts structurels toujours croissants ?

Alléger les processus pléthoriques qui brident la créativité des ingénieurs ? Remonter le niveau de R&D au lieu de le réduire pour favoriser le bilan comptable à court terme et réduire la compétitivité de la société ? Pensez-vous ! Après avoir exposé tous les critères qui caractérisent la bonne santé financière, on passe au sempiternel « il faut s’améliorer » (comprenez : « VOUS devez vous améliorer »), à l’aide des classiques« yakafokon » : se focaliser sur l’essentiel (l’ingénieur aime s’attacher à des détails sans importance, c’est bien connu), ne pas développer des nouveautés en permanence (l’ingénieur se fait plaisir : on lui demande une 2CV et il propose une Rolls), faire preuve de rigueur (l’ingénieur est en effet réputé laxiste), etc., etc. Cette démarche révèle une seconde tendance : la culpabilisation de l’ingénieur dont les efforts sont reconnus (toujours caresser dans le sens du poil avant d‘asséner le coup de bâton), mais manifestement pas suffisants.

Après ces exposés où tous les intervenants font semblant de croire que ces règles de « bonne conduite », qui ne sont rien d’autre que des platitudes dictées par le bon sens, permettront de redresser la situation, chacun retourne à ses occupations, jusqu’au prochain exposé, où, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on passera de nouveau les mêmes messages creux sans la moindre analyse objective, mais en donnant un tour supplémentaire à la roue de la culpabilisation (avec un peu plus d’émoticônes rouges…).

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