La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Hors de la quantification, point de salut : malheur au bon sens !

Publié le

Hors de la quantification, point de salut : malheur au bon sens !
Vouloir tout démontrer par des chiffres nous cache les évidences

L’obsession des chiffres va de pair avec la numérisation. Aujourd’hui, l’évidence n’a donc quasiment plus droit de cité, à moins de la démontrer : mais la démontrer coûte généralement cher.

Les lecteurs de ce blog savent à quel point je suis sensible à la déshumanisation de nos processus de travail, que j’avais évoquée dès août 2017 dans une tribune de l'Usine Nouvelle : « La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises ». La numérisation était alors balbutiante, mais déjà ce qu’on appelait « engineering feeling » était devenu suspect, pour ne pas dire proscrit.

Désormais, la numérisation se généralise chaque jour dans l’industrie, l’économie et les administrations. C’est un fait devenu inéluctable (et nécessaire à l’heure de la mondialisation). S’il est vrai que des données chiffrées sont a priori plus dignes de confiance que des données non chiffrées, il ne faut pas oublier que les chiffres peuvent aussi être trompeurs. Pourtant, il n’est guère d’entreprise qui ne vante les mérites de la numérisation. Et il y a mieux : le slogan du SPD allemand pour les prochaines élections comporte, parmi ses trois grands thèmes de campagne, la digitalisation !

Dans ces conditions, tout ce qui n’est pas chiffré est de plus en plus souvent ignoré. L’évidence n’est acceptée qu’à la condition de la démontrer, donc à l’aide de chiffres. Mais à quel prix ? On notera qu’évidence rime avec bon sens : au-delà de la coïncidence (le hasard des mots peut se révéler savoureux), on oublie que l’évidence est par essence ce qui n’a pas besoin d’être démontré. Elle a ce côté profondément humain qui l’oppose aux chiffres, et qui la rend forcément douteuse aux yeux des « numéristes ».

C’est ainsi que dans les projets complexes, on assiste parfois à des aberrations : pour pallier un risque de probabilité extrêmement faible, il est arrivé qu’on demande d’étudier pour des satellites des systèmes de protection ubuesques dont le dimensionnement et toutes les analyses associées non seulement se sont révélés très chers, mais dont la conception a conduit à créer un risque de probabilité supérieure à celle du risque qu’on voulait supprimer… ce qui était évident dès le départ ! (mais il fallait aller jusqu’au bout de la démonstration).

Dans un autre billet de ce blog paru en avril 2020 « L'open space : un paradigme du refus de l'évidence », je m’étais insurgé contre la nouvelle tendance des bureaux partagés, qui d’ailleurs fait actuellement l’objet d’attaques justifiées (indépendamment de la crise sanitaire, qui est la cerise sur le gâteau… et quel gâteau !). Le problème de l’open space, c’est que l’on n’a jamais pu démontrer par des chiffres que les avantages (car il y en a quand même quelques-uns, c’est vrai) sont largement contrebalancés par les problèmes, devenus maintenant tous tangibles, mais il a fallu que l’open space se généralise un peu partout pour qu’on « touche du doigt » les effets négatifs et que l’on commence à « rétropédaler » progressivement. Là encore, l’expérience aura coûté cher, et pas seulement en termes de productivité pour les entreprises : on n’a pas fini d’en déplorer les impacts psycho-sociaux au niveau des employés à qui le système a été imposé (ce qui semble être la majorité des cas).

 

Un exemple récent qui vient de nous être offert par notre gouvernement lui-même est le confinement dans les régions les plus touchées par la COVID-19 : la limitation des déplacements dans un rayon de 10km va totalement à l’encontre de la double recommandation de la distanciation et de la pratique du sport en plein air, car elle interdit à la plupart des résidents des départements concernés de parcourir en voiture les quelques kilomètres indispensables pour se rendre dans des parcs ou des montagnes, là où justement cette double recommandation pourrait être appliquée. Il faudra donc attendre que les chiffres parlent pour montrer… ce qui, au fond, était évident, n’est-ce pas ?

Pour reprendre une célèbre formule publicitaire, on serait tenté de dire que finalement, la quantification de l’évidence, c’est un peu le bon sens loin de chez vous…

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte