La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Hommage aux "petites mains"

Publié le

Hommage aux petites mains
© Rodolphe Krawczyk

Le buzz permanent et la soif de gloire nous font oublier que les grands si médiatisés du monde industriel ne seraient pas arrivés au pinacle du showbiz sans le support des "figures de l'ombre" qui, elles, n'ont jamais droit aux feux de la rampe…

Une petite main est, à l'origine, une apprentie couturière, par extension, nous avons pris l'habitude d'appeler "petites mains" les employés "subalternes" dont le rôle, pourtant important, est rarement reconnu. Je veux parler des secrétaires, des dactylos, des gestionnaires, mais aussi des cadres qui accomplissent leur travail sans pour autant faire d'"étincelles"…

Lorsque les PC ont fait leur apparition, très vite est née chez les technocrates l'idée que les ingénieurs pourraient désormais, grâce aux performances de leurs ordinateurs, se passer des services de nombreux "collaborateurs" des fonctions dites de support. D'où un gain en termes de personnel, bien sûr… Il est vrai qu'aujourd'hui je ne connais aucun ingénieur qui n'écrive plus autrement que sur un PC, et le rôle des dactylos se résume à mettre en forme "propre" les documents qui leur parviennent. Mais s'imaginer qu'on allait supprimer tous ou presque tous les postes "subalternes" était une erreur dont on commence, semble-t-il, à prendre la mesure. Car le raisonnement pêchait sur un point: faire faire par un ingénieur des tâches de secrétariat coûte in fine beaucoup plus cher que de les confier à des "petites mains" dont le taux horaire est, comme chacun sait, très inférieur à celui d'un ingénieur. Le gain en personnel se transforme en réduction de l'efficacité: on perd en productivité ce qu'on gagne (ou croit gagner) sur le plan comptable… On se retrouve dans le syndrome de la stratégie faisant place à la comptabilité.

Au-delà de ce qui est finalement une évidence (une de ces nombreuses évidences que l'on ne veut pas voir, ou feint de ne pas voir), je voudrais insister sur un point qui me tient à cœur depuis mes plus de quarante ans de carrière: je n'ai jamais hésité à mettre en pratique l'adage qui dit qu'il n'y a pas de sot métier; et j'ai toujours accepté de réaliser des tâches "ingrates" si elles étaient nécessaires mais qu'aucune "petite main" n'était disponible. J'ai toujours refusé cette promotion de l'ego qui conduit à mépriser le travail supposé indigne relégué à une "armée des ombres" sans laquelle une entreprise ne pourrait pas prospérer. C'est la raison pour laquelle je ne crois pas à des équipes composées exclusivement de "cadors" en ingénierie: dans un autre article de ce blog paru en janvier dernier (Le sens du travail peut-il encore exister dans les grands projets?), j'avais évoqué le cas des 200 à 300 personnes "sous-performantes" licenciées par SpaceX pour les remplacer par des gens plus performants… Représentons-nous un instant une entreprise constituée uniquement de "cadors" capables de tout faire par eux-mêmes: ce qui peut fonctionner chez SpaceX à cause du différentiel culturel américain/européen maintes fois mentionné dans les articles de ce blog (et qui se traduit d'ailleurs par un turnover énorme du personnel, deux ans en moyenne), a toutes les chances de faire long feu, chez nous bien sûr, mais peut-être même chez SpaceX: la dernière apparition en public d'un Elon Musk fatigué et surtout désabusé, voire déprimé, qui laisse planer le doute sur une possible faillite, est très révélatrice des limites de ces "modèles". Ce qui fait la richesse d'une équipe, c'est entre autres sa diversité, avec des gens très brillants, certes, mais aussi des gens moins brillants… sans quoi une entreprise aurait tôt fait de se transformer en fosse à requins...

La perpétuelle course en avant de la mondialisation (dont on perçoit les conséquences avec la crise actuelle du Covid-19) nous fait oublier que les personnes moins rayonnantes de par leur compétence ou leur fonction méritent la reconnaissance qui leur fait de plus en plus défaut: on sait depuis plusieurs années que ce n'est pas tant leur salaire dont se plaignent la plupart des employés, mais du manque de reconnaissance. Et reconnaître le travail des "petites mains", c'est admettre son utilité (voire sa nécessité) dans la conduite des projets industriels, et encore plus des grands projets. Etre reconnu comme un maillon fondamental jusqu'au plus bas niveau d'un organigramme hiérarchique est l'une des clés de la motivation du personnel et donc de la réussite d'une entreprise. Je m'autorise à penser que ce serait un bon moyen de résoudre au moins en partie le problème de l'âge de départ à la retraite…

Souhaitons que les dirigeants arc-boutés sur leur ego et leur approche élitiste des embauches prennent conscience que les "sans-grade" contribuent également à faire tourner leurs entreprises. Il serait pertinent qu'ils le reconnaissent plus souvent…

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