La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Faudra-t-il revendiquer le droit au doute dans les grands projets?

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Faudra-t-il revendiquer le droit au doute dans les grands projets?
© NASA

L'application stricte des processus lourds dans les grands projets présente des avantages indiscutables en termes de rigueur dans le travail, mais poussée à l'extrême, elle peut engendrer une passivité préjudiciable à la motivation.

Les lecteurs de ce blog connaissent ma méfiance envers les processus lorsqu'ils sont trop lourds : dans quatre articles parus en octobre et novembre 2018, puis en juin et août 2019 ("Rigueur, Rigorisme, Régression: les 3 R de la gestion moderne", "Le facteur humain: le jeu dans la mécanique des processus" et "La simplification des processus complexes: un vœu pieux?", ce dernier en deux volets), j'avais abordé les conséquences parfois néfastes de l'obsession des processus, dont le besoin ne fait cependant aucun doute compte tenu du degré de sophistication atteint par l'ingénierie dans les projets complexes.

En plus de quarante années consacrées au spatial, l'un des domaines où même un projet apparemment simple a souvent vite fait de se "complexifier" (le droit à l'erreur se payant très cher "là-haut"), j'ai pu constater cette dérive lente, mais régulière, de nos modes de fonctionnement où ce qu'on pourrait appeler une certaine forme d'"enthousiasme désordonné" des premières décennies s'est progressivement mué, de par la mise en place de processus destinés à éviter les erreurs commises par le passé, et donc naturellement de plus en plus nombreux et plus lourds, en une obéissance passive confinant à la résignation… ce qui peut arriver de pire à un ingénieur !

J'inclus dans les processus les normes, et notamment, dans le cas du spatial, les inévitables (et néanmoins indispensables) ECSS (European Cooperation for Space Standardization) écrites et maintenues par les agences et les industriels du spatial : j'ai découvert il y a quelques années, lorsque j'ai voulu proposer une petite amélioration à l'un des tableaux d'une de ces normes relative aux catégories d'équipements développés pour les satellites, que même pour une modification insignifiante mais dont l'intérêt n'échappait à personne, il fallait environ deux ans pour que la dite norme soit retouchée… La raison en est qu'il faut d'abord établir un argumentaire très détaillé de la proposition de modification, l'envoyer à toutes les parties prenantes qu'il faut ensuite réunir, tracer à la virgule près les résultats des échanges, statuer sur l'intérêt ou non de la modification, décider de la forme si elle est acceptée, pour enfin éditer la norme révisée… J'avais à l'époque baissé les bras, et je le regrette un peu, mais lorsque mon collègue qui s'occupait de ces normes dans mon entreprise m'avait décrit tout le processus, j'avais connu un moment d'intense abattement, et finalement jeté l'éponge devant tous les efforts qu'il aurait fallu déployer pour un amendement somme toute mineur…

Le problème en soi n'est pas grave: ce qui est inquiétant, c'est que cette anecdote n'est pas un cas isolé, et que le carcan des processus finit, en prenant le pas sur le bon sens, par transformer les ingénieurs, même ceux qui ont la chance d'œuvrer dans les métiers les plus passionnants (et ceux du spatial le sont au plus haut point), en un troupeau d'exécutants serviles qui ne seront guère enclins (et encore moins encouragés) à remettre en cause l'"ordre des choses", par crainte de se heurter à un "mur". Pourtant, l'exemple d'Elon Musk montre que ceux qui gagnent sont souvent ceux qui refusent de s'aligner sur les autres…

Or, dans les projets complexes, si l'on ne se pose pas de questions (et si l'on n'en pose pas, aussi iconoclastes soient-elles), on en vient peu à peu à mettre ses neurones en état d'hibernation, avec les conséquences que l'on imagine sur la créativité et l'innovation, aussi fondamentales l'une que l'autre pour l'ingénierie d'aujourd'hui.

C'est bien la raison pour laquelle je me bats depuis plusieurs mois pour faire évoluer des outils d'analyse de risques dont j'ai pu me rendre compte des limites en "creusant" le sujet à partir des programmes où j'ai été (ou suis) affecté : en particulier, j'ai pu identifier une erreur probable d'interprétation dans le diagramme d'une autre norme ECSS, relative aux risques. De façon générale, cette activité se révèle d'ailleurs d'autant plus enrichissante intellectuellement qu'elle laisse une part importante à la subjectivité, donc à l'humain…

Mais il faut beaucoup de ténacité (et de patience) pour faire sortir les décideurs de leur "zone de confort" (car les processus et les outils associés ont un côté confortable), même s'il s'agit d'une anomalie détectée ou d'un perfectionnement proposé.

Alors, quand je vois des collègues ingénieurs douter du bien-fondé de certaines règles, j'ai envie de leur rappeler ce proverbe russe qui me tient tant à cœur "Le doute est le commencement de la sagesse", que je renforcerais volontiers par le fameux cri de Stéphane Hessel "Indignez-vous!!!!"…

 

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