La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Faites-le si vous pouvez, mais surtout faites-le savoir: les dangers du buzz

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Les dangers du buzz
© SpaceX

Le buzz est devenu partie intégrante de notre mode de vie moderne : dans les grands projets, il peut aider à capter des financements, mais aussi entraîner quelques déconvenues…

La médiatisation à outrance, communément appelée buzz, avec son inévitable cortège de "fake news", fait désormais partie de notre environnement : les exemples abondent… Je n'en citerai qu'un tout récent, mais très révélateur pour ne pas dire emblématique…

Dans le journal espagnol ABC de décembre 2019, il était question d'un avion supersonique capable de transporter 250 passagers de Londres à New-York en 2 heures 30 en volant à Mach 3, et (tant qu'à faire…) de façon écologique grâce à un réacteur à fusion accompagné de six moteurs électriques : le Flash Falcon, conçu par le designer Oscar Viñals… Information reprise par d'autre media espagnols (et même anglo-saxons) à grand renfort de vidéos montrant les différentes phases de vol, avec décollage et atterrissage verticaux. On s'y croirait déjà… Les experts s'interrogent cependant sur sa faisabilité… et ce d'autant qu'il serait équivalent, voire supérieur en termes de performances aux projets américains de supersonique, dont le plus avancé, l'Aerion, conçu par Boeing, Honeywell et GE aviation, est encore loin d'effectuer son premier vol ; quant au projet Starfish d'Elon Musk, visant à ramener le trajet Londres-New-York à 30 minutes par un vol orbital, il est encore dans les cartons. Il est vrai qu'Oscar Viñals ne donne pas de date de mise en service du Flash Falcon… On espère que, sans être expert, le bon sens en poussera beaucoup à se poser la question de savoir si les équipes de Boeing, Honeywell et GE aviation sont vraiment d'une inefficacité insigne au point d'être passées à côté de ce qu'un designer a imaginé dans son coin… (ou alors Oscar Viñals est un génie méconnu ?...).

Buzz se traduit par "bourdonnement": ce vocable se prête bien à tout le chahut entourant ce genre d'information qu'on peut qualifier de "scoop", rendu "crédible auprès des crédules" par les véritables miracles que peut accomplir aujourd'hui l'imagerie de synthèse… Mais un bourdonnement de dure pas… Et la réalité reprend vite le dessus : quand SpaceX, après beaucoup de tapage médiatique, faisait ses premiers pas et rencontrait ses premières difficultés, Elon Musk avait reconnu que le développement d'un nouveau lanceur, pourtant basé sur des technologies éprouvées, s'était révélé bien plus ardu qu'il ne l'avait imaginé au départ…. même lui !

J'avais eu en 2019 un entretien avec un chercheur de l'INRIA d'une très grande compétence en robotique : je lui avais bien sûr demandé son avis sur le danger que pouvait représenter la capacité croissante des robots à remplacer les humains ; les vidéos grand public peuvent effectivement créer un sentiment d'inquiétude quand on voit des drones de la taille d'un insecte capables de voler et de nager, des androïdes servir des plats dans des restaurants en Chine, des chiens cybernétiques utilisés par des policiers américains… Il m'avait répondu qu'il croirait à un tel danger lorsqu'un robot serait capable… d'ouvrir une porte : il m'avait montré quelques vidéos dans lesquelles un robot non seulement ne pouvait pas effectuer le geste simple d'ouvrir une porte, mais dans certains cas, perdait son équilibre et tombait sans pouvoir se relever… Ces vidéos, presque pitoyables, sont beaucoup moins "virales" que celles destinées à frapper les esprits et à les faire rêver, que ce soit par les côtés positifs du progrès, mais aussi par ses côtés négatifs, lesquels, en entretenant l'angoisse du lendemain, se vendent encore très bien: le rêve doit devenir une finalité, tant pis s'il tourne au cauchemar…

Il est vrai qu'aujourd'hui, sans un minimum de buzz, obtenir des subsides est voué à l'échec : c'est valable bien évidemment pour les start-ups (au travers des réseaux alimentant le buzz), mais aussi pour les grands projets (je pense bien sûr au JWST, ce programme phare de la NASA dont les promoteurs avaient réussi à faire croire aux décideurs financiers qu'il pourrait être mené à bien pour 800 millions de dollars : il en est à 10 millions de dollars... pour le moment) : ces grands projets font l'objet, avant même que les premières analyses détaillées aient été réalisées, de véritables campagnes de marketing, les outils de communication modernes contribuant largement à entretenir l'illusion (ce que j'avais déjà évoqué dans un article de blog : "PowerPoint m'a tuer", paru en février 2019). Une fois le financement acquis, et le contrat signé, le mur d'irréalisme qui entoure le projet commence à se fissurer, puis la réalité apparaît progressivement, voire (trop ?) rapidement, ce qu'illustre bien le proverbe allemand "Lügen haben kurze Beine" (les mensonges ont des pattes courtes) ; mon premier article pour la Tribune de l'Usine Nouvelle, "La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises", paru en juillet 2017, en avait longuement parlé…

On peut toujours arguer que ce buzz fait au fond partie du jeu et que personne n'est dupe : j'en doute, et je crains surtout que le contrecoup du buzz soit de nature à tuer certains projets trop bien "vendus" ; c'est ce qui serait arrivé au JWST s'il n'avait pas été considéré par la NASA et le gouvernement américain comme un programme stratégique pour la science… (à ce propos, je connaissais un directeur pour qui la définition d'un programme considéré comme stratégique par ses protagonistes était un programme sur lequel on perdait de l'argent… position un peu provocatrice, mais non totalement dénuée de fondement).

Au fond, le buzz crée du rêve, donc des illusions, et lorsque le voile des illusions se déchire, il ne reste que la nudité du mensonge et les déceptions qui s'ensuivent. Mais est-ce bien nouveau ? Jean-François Revel l'avait écrit : "La première de toutes les forces qui mènent le monde est le mensonge".

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