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La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Détruisez, détruisez, il en restera toujours quelque chose…

Publié le

Détruisez, détruisez, il en restera toujours quelque chose…
© Romain Vignes - Flickr - Creative Commons

Nous assistons depuis quelques années à l'émergence d'un paradoxe lié à une dérive de la notion d'évolution: pour aller plus vite, on détruit d'abord… Je ne suis pas sûr que la reconstruction gagne en efficacité…

Dans les grands projets (et même les moins grands), la course incessante au planning ne permet plus de "laisser le temps au temps": ce problème sur lequel je reviens de façon récurrente dans mes articles (car j'y suis confronté journellement de par ma profession) s'accompagne d'une tendance à faire table rase du passé en s'imaginant qu'en repartant de zéro sur des bases qu'on imagine forcément saines, on ira plus vite qu'en adaptant l'existant… J'avais abordé cette dérive, sous l'aspect d'une novlangue résolument anglicisée, dans un article paru dans la Tribune en mai 2018 (La tournée des popotes… éloge de la tradition) : un an plus tard, ce qui pouvait être un facteur d'amusement (ou d'énervement) prend des proportions inquiétantes…

Il ne se passe pas un jour sans qu'on vante la remise en cause de… eh bien tout ou presque tout : l'organisation d'un service, d'un département, et pourquoi pas d'une entreprise entière ; la structure d'un projet ; les membres d'une équipe ; sans oublier soi-même (surtout soi-même, d'ailleurs…).

Dans les grandes entreprises, des pans entiers des RH et des directions passent le plus clair de leur temps à lancer des réorganisations permanentes, au nom de cette remise en cause jugée nécessaire parce que le monde évolue : on casse alors les structures pour en recréer d'autres qui se révèlent très vite guère plus efficaces (mais on en profite pour placer les "copains" au passage: le népotisme n'est pas prêt de s'éteindre…). Et comme ça ne marche toujours pas, on recommence…

Il faut aussi non plus faire évoluer, mais casser les mentalités, et pour cela, une nouvelle expression (probablement tirée elle aussi d'une expression anglaise…) fait florès : il faut casser les silos… On parlait autrefois de querelles de chapelles, qu'il fallait résoudre (d'une façon subtile qui n'aurait plus cours aujourd'hui), actuellement on dénonce l'esprit de silo qu'il faut abolir, et pour cela, rien de plus simple que de démolir les silos… (au fait, quid du contenu d'un silo ? faut-il le vider avant de le faire disparaître, ou, tant qu'on y est, pourquoi ne pas tout anéantir ?).

La "disruptivité" s'est substituée à l'évolution : "disruptif" s'est imposé comme le maître-mot de toute entreprise qui se veut (ou se déclare) innovante; on manque de temps pour accepter l'évolution (qui par définition ne peut être que lente, donc trop lente pour nos modèles économiques et industriels qui confinent à la frénésie) ; alors on révolutionne, et mieux, on "disrupte" (beurk !), peu importe si les acquis du passé sont souvent les fondements de la réussite de nombreuses entreprises.

Et ce n'est pas tout: on apprend à réapprendre en permanence, puisque ce qu'on a appris devient (paraît-il…) obsolète le jour-même où on l'a appris… Alors, au travers de cycles de formations périodiques, on désapprend pour mieux apprendre ! Je me souviens d'un dessin de Reiser qui représentait un jeune homme surmonté d'une bulle "Etudiant", puis un homme d'âge moyen avec une bulle "Chômeur" et enfin un vieillard avec une bulle "Retraité", et qui se concluait par "Une vie bien remplie !". On en est quasiment là, avec une variante : "En formation" au lieu de "Chômeur" (le dessin original étant néanmoins toujours d'une "certaine" actualité).

Il est intéressant de constater que ces remises en causes s'accompagnent de réunions de travail pompeusement dénommées cercles de réflexion, cercles thématiques, voire (évidemment !) de "think tanks" (réservoirs de pensée, rien que ça !) ; coïncidence ? Mathématiquement, un cercle est une figure où un point se déplace indéfiniment; plus prosaïquement, on appelle ça "tourner en rond"… Et pour cause : ce qu'on rebâtit à la hâte, toujours par manque de temps, n'a guère plus de chance de perdurer que ce qui a été détruit, la remise en cause s'accompagnant rarement d'une analyse critique des dysfonctionnements censés justifier en partie le remplacement de l'existant, quand il ne s'agit pas de remplacer pour le principe… J'ai entendu plusieurs fois des "spécialistes" du management affirmer qu'il fallait réorganiser au plus tard tous les deux ans, pour casser (eh oui, là encore !) les routines… Or, dans une grande entreprise, il faut plusieurs mois, voire plusieurs années, pour assimiler une nouvelle organisation: son caractère opérationnel en est d'autant plus éphémère…

Saura-t-on prendre un jour le recul suffisant face à cette exaltation de la destruction pour constater que ce que l'on reconstruit sur des décombres jouit d'une pérennité souvent à peine supérieure à celle des roses de Ronsard ?…

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