La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Destination Mars: Voyage au goût de l'enfer?

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Destination Mars: Voyage au goût de l'enfer?
© Youtube - IMAX - c.c

L'envoi d'humains sur Mars sera bientôt possible. Mais dans cette nouvelle course spatiale, il semble que la technologie progresse plus vite que le souci de protéger les heureux élus qui fouleront les premiers le sol de la planète rouge…

Les progrès accomplis en une décennie en termes de transport spatial laissent augurer d'un vol habité vers Mars d'ici une à deux décennies, certes moins vite que ne le souhaiterait Elon Musk (que j'avais égratigné dans un billet de ce blog paru en octobre 2019 "Starship, ou les délires d'Elon…"), mais certainement avant 2040, avant 2030 selon Elon Musk, et ce sera en effet probablement un Starship qui déposera les premiers astronautes sur cette planète qui ne cesse de faire rêver l'humanité depuis H. G. Wells. Je citais dans ce billet les freins à cette course, en particulier bon nombre de difficultés matérielles, mais n'oublions pas qu'au-delà de la technique, il est question de vies humaines… L'humain disparaissant de plus en plus de nos considérations industrielles et économiques (thème régulièrement abordé dans ce blog), il pourrait s'avérer dangereux de réduire ce gigantesque projet martien à un concours de prouesses techniques au détriment de l'humain, car nous pourrions le regretter…

Coïncidence: la revue en ligne Space Daily a publié le 26 novembre plusieurs articles relatifs à des études menées par la Nasa avec divers laboratoires américains de génétique et parues dans la revue scientifique Cell Reports spécialisée en biologie. Elles ont exploité les données recueillies sur les vols habités, en particulier celui réalisé par Scott Mark Kelly, resté un an à bord de la Station spatiale internationale (et jumeau de Mark Kelly, lui aussi astronaute mais resté sur terre pendant le séjour de son frère en orbite, à des fins de comparaison de l'évolution du métabolisme en environnement spatial). Les résultats sont édifiants et montrent le chemin que l'espèce humaine devra parcourir avant de pouvoir survivre de façon pérenne à de très longs séjours dans l'espace…

Tout d'abord, il ressort que de nombreux ennuis de santé rencontrés là-haut (ou au retour sur Terre) par les astronautes, comme la perte de masse osseuse et musculaire, le dérèglement du système immunitaire, les problèmes de cœur et de foie, ont en commun le dysfonctionnement mitochondrial: les télomères, couches protectrices aux extrémités des chromosomes, s'allongeraient sous l'effet d'un stress oxydant (déséquilibre entre la quantité excessive de radicaux libres et des antioxydants), mais raccourciraient au retour sur Terre. Or, quand les télomères raccourcissent, l'espérance de vie décroît, le porteur vieillissant plus vite (et donc davantage susceptible de développer par exemple un cancer)… Si les télomères de Scott Kelly sont revenus à leur longueur "normale" à son retour de la Station, rien ne dit que ce qu'il en serait après de plus longs vols … Le côté positif est qu'il devrait être plus facile de pallier ces ennuis maintenant que le mécanisme semble avoir été identifié. Mais le remède reste à trouver… Car les causes possibles de ce dysfonctionnement sont multiples: apesanteur, radiations, confinement, etc. C'est la raison pour laquelle la Nasa envisage d'embarquer des astronautes de plus de 50 ans sur les futures missions vers d'autres planètes, le métabolisme des seniors étant plus lent et donc moins propice au développement de cellules cancéreuses…

Ce n'est pas tout: des mouches du vinaigre, qui seraient de bons cobayes pour étudier le comportement du cœur humain (l'insecte partage avec nous 75% des gènes responsables de l'apparition de maladies, et son système cardiaque tubulaire est semblable à une version ancienne du nôtre… brrr… on a du mal à ne pas repenser au célèbre film de Cronenberg…) ont été embarquées elles aussi sur la Station, et montrent, au bout de quelques semaines (la moitié de leur espérance de vie) de profondes modifications structurelles et biochimiques de leur cœur… On avait déjà constaté lors de vols humains précédents une ovalité réduite et une atrophie musculaire au niveau du cœur, mais on ne s'était pas penché sur les changements cellulaires et moléculaires à l'origine de ces transformations. Les chercheurs vont donc se focaliser sur la matrice extracellulaire qui entoure le myocarde… Là encore, il y a un progrès, mais le remède reste à trouver…

En attendant, l'Agence spatiale européenne et Auroch Digital viennent de lancer le jeu Mars Horizon où il n'est question que de développer les meilleures technologies et de définir les meilleurs profils de mission pour y envoyer des hommes… mais rien sur la protection des astronautes…

On constate un décalage significatif entre l'avènement de la technique et la protection de l'humain: considérer qu'à partir du moment où la technique sera prête, l'humain pourra débarquer sur Mars, c'est prendre le risque d'y déposer des êtres vivants en piteuse condition physique… Sans parler des problèmes psychologiques du confinement (on vient d'en avoir un mince aperçu à deux reprises sur terre), ni des possibles bactéries martiennes, non détectées à ce jour, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas, d'où l'intérêt de toutes les missions robotiques actuelles, mais en saura-on assez d'ici là pour être certain que les astronautes ne nous ramèneront pas "quelque chose" à côté de quoi les virus cachés sous le permafrost feraient pâle figure…?

Il nous appartient donc à tous de veiller, en évitant de ne se concentrer que sur la technique, à ce que le prochain petit pas pour l'homme ne se transforme pas en un grand flop pour l'humanité…


 

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