La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Demain, on rase gratis

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Demain, on rase gratis
Le F35 américain a vu son budget initial doubler et un retard de 10 ans s'accumuler
© U.S. Air Force 388th Fighter Wing

La complexification croissante des projets, rendue possible par les progrès fulgurants des outils numériques, s’accompagne de déclarations toujours plus grandiloquentes sur la réussite des projets futurs. Mais la complexité n’est pas une science exacte.

Le 21e siècle est riche de grands programmes qui ont « explosé » les coûts et souvent le calendrier. Citons trois programmes américains emblématiques :

- Le JWST maintes fois évoqué dans ce blog, avec son budget multiplié par 10 et son retard de près de dix ans. Quand le programme a été lancé, certains ont cru (ou fait semblant de croire ?) qu’il serait mené à bien pour moins d’1 milliard de dollars.

- Le SBIRS (Space-Based Infrared System), système satellitaire de détection des missiles balistiques intercontinentaux, avec un budget doublé et des performances revues à la baisse pour tenir dans le nouveau budget.

- Le F-35 avion de combat de 5° génération, avec un budget doublé et près de dix ans de retard. Précisons que le programme ne prévoyait pas de prototypes : là encore certains l’ont cru ou feint d’y croire ?

 

Il faut noter que ces programmes ont violé l'amendement Nunn-McCurdy. Cette loi typiquement américaine et impensable en Europe exige que tout dépassement de coûts de plus de 15% sur un programme soit rapporté au Congrès, qui peut imposer d’arrêter ce programme si son surcoût total dépasse de plus 25 % le budget initial, sauf s’il est prouvé que ce programme est essentiel à la sécurité des Etats-Unis, qu'il n’existe aucun programme équivalent moins cher, et que le nouveau budget est crédible et sous contrôle. Cet amendement a conduit à l’arrêt de quelques programmes, mais bien sûr pas les trois cités plus haut, le premier étant le programme scientifique-phare de la NASA, les deux autres étant indispensables au Pentagone.

Aujourd’hui, à ma connaissance, aucun grand programme ne respecte plus ni ses coûts ni son planning : cela tient bien sûr à cette « chaîne du mensonge » qui avait fait l’objet de mon premier billet pour la Tribune de l’Usine Nouvelle en juillet 2017 (La chaîne du mensonge et la perte de la notion du temps dans les entreprises), mais on a tendance aussi à oublier que les difficultés d’un programme complexe sont tout simplement normales !

Dès lors, à chaque lancement d’un nouveau programme, notamment dans le domaine de l’aéronautique et du spatial, nous avons droit à de très médiatiques annonces sur les « Lessons learnt », « faisons table rase du passé », « plus jamais ça ! », car les nouveaux moyens très sophistiqués dont nous disposons nous permettront de faire de nouveau programme un succès technique et surtout économique.

 

Le problème est que les trois programmes évoqués plus haut avaient aussi fait l’objet de telles annonces : on a vu les résultats. Et malgré l’arrivée de tous ces nouveaux outils mirobolants, on constate que tous les grands projets n'ont jamais autant « failli »! On serait presque tenté de conclure que plus on a d'outils sophistiqués, plus « ça plante ». Pourquoi ?

- D’abord, il est normal de rencontrer des difficultés dans un projet complexe, c’est une question de bon sens. C’est d’ailleurs aussi tout ce qui en fait l’intérêt : avouons qu’un projet où tout se passerait bien serait terriblement ennuyeux ; l’être humain a besoin de défis !

- Avec l’obsession de la numérisation, on s'imagine qu'avec des outils de modélisation et de simulation sophistiqués, on va pouvoir contourner les difficultés. Or, ces outils sont forcément de plus en plus compliqués, et donc sources de bugs et de pannes croissants.

On échoue donc à deux niveaux :

- en sous-estimant les difficultés parce qu’on croit avoir les outils-miracle,

- et en surestimant la fiabilité de ces derniers.

 

Le logiciel du radar APG-81 du F-35, qui devait bénéficier des outils techniques et programmatiques les plus modernes, rencontre des problèmes de validation : les cycles de deux ans de développement, jugés trop longs, ont été remplacés par des cycles de 6 mois, eux-mêmes découpés en quatre sous-cycles, avec pour chacun l'autorisation de mise à jour donnée par l’équipe de maintenance et pas par les pilotes. Bilan : le radar, très en retard, émet et ne reçoit pas.

Qu’on se rassure : le nouveau drone de combat Mosquito du Royaume-Uni mettra en œuvre le nec plus ultra des logiciels de conception et d’ingénierie utilisés dans le civil, afin de réduire « comme jamais auparavant » le coût et le calendrier du programme. C’est vrai qu’aucun avion civil n’a connu de retard ni de dépassement de coût… On demande à voir, et les paris sont ouverts. Tomorrow, you’ll get a free shave.(Demain on rase gratuit)

Un de mes directeurs avait comme devise « Les promesses sont les récompenses des couillons », variante d’un adage connu. Les outils numériques, aussi performants soient-ils, ne peuvent simplifier ce qui est complexe : un projet complexe restera complexe, c’est le raisonnement des promoteurs de la simplification miracle qui est simpliste. Et la complexité ne disparaît pas d’un coup de baguette…  numérique !

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