La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

De l’utilité des normes… lorsqu’elles sont justifiées

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De l’utilité des normes… lorsqu’elles sont justifiées
© Maxar Technologies

Les normes apportent la rigueur fondamentale au progrès industriel, et elles sont devenues un outil indispensable dans tous les projets complexes. Mais leur justification est-elle pérenne? Et leur nombre n’est-il pas un frein à leur évolution ?

Dans un billet de ce blog paru en octobre 2020 « Les normes dans l'aérospatial: labyrinthe ou bourbier ? », j’avais évoqué la problématique de leur nombre devenu pléthorique au fil du temps : si personne ne doute de leur utilité, surtout devant la complexification croissante de notre monde industriel, il est vrai qu’elles alourdissent les processus de conception et ne sont de facto pas toujours bien perçues par les ingénieurs, même si elles ont été établies aussi pour faciliter leur travail ; plus exactement, pour leur apporter la rigueur nécessaire à la crédibilisation de leur travail.

Je voudrais aborder dans ce billet une autre facette des normes : celle de leur justification (ou plutôt, dans certains cas, de leur absence de justification), et rapporter à ce sujet deux anecdotes, relatives aux normes ECSS (European Cooperation for Space Standardization) utilisées abondamment (à juste titre) dans le spatial en Europe. Ces normes ont été établies de façon concertée par les agences spatiales et les industriels du spatial il y a environ deux décennies.

D'obscures auteurs de normes

La première remonte à 2016, lors d’une conversation avec un collègue de l’Agence Spatiale Européenne. Il s’était interrogé sur les origines de certaines exigences d’ECSS relatives à la qualité des composants électroniques : elles imposaient à ces derniers, pour qu’ils accèdent au statut de la qualification spatiale, des séries de tests qu’il jugeait, de par son expérience et d’après les retours des équipes des projets spatiaux qu’il suivait, exagérément sévères, à la fois en termes de niveau (jugés trop élevés par rapport à la réalité) et de nombre (d’où des coûts de campagnes de tests quelquefois exorbitants). Il avait le sentiment que ces exigences n’avaient pas suivi l’évolution de ces composants, laquelle permettait d’envisager de réduire l’ampleur des tests requis par l’ECSS.

Mon collègue avait donc entrepris de demander à tous ceux concernés par ces exigences, en tant que contributeurs ou utilisateurs, s’ils connaissaient la raison de leur sévérité. Il avait obtenu deux types de réponse :

  • On a toujours fait comme ça (et bien sûr impossible d’en « tirer plus »).
  • Il faut demander à telle ou telle personne (souvent d’une autre agence), laquelle renvoie à une autre personne, et ainsi de suite, jusqu’à ce que mon collègue arrive enfin à l’auteur de l’exigence : soit retraité, soit décédé…

Conclusion désabusée de mon collègue : on continue de faire comme avant mais on ne sait pas pourquoi (et on ne veut surtout pas savoir pourquoi)… A titre de « décharge » pour les « gardiens du Temple », il faut garder en mémoire que, pour modifier une ECSS, toutes les parties prenantes (donc agences et industriels) doivent se réunir pour en débattre, même si la modification tombe sous le sens : le moindre amendement prend donc en moyenne deux ans… à une époque où le mot « agilité » est devenu un slogan brandi à tout bout de champ par tout industriel qui se veut « dans le vent ».

Notons que les Français, par nature très cartésiens, ont été très actifs dans l’établissement de ces ECSS, avec d’inévitables conséquences de la « normalisation » à outrance. Dans une interview de l’Usine Nouvelle de septembre 2019, Vinciane Beauchene, directrice associée au Boston Consulting Group avait déclaré : « Les Français sont les champions de la complication »… On dit que lorsqu’une idée brillante émerge, les Américains en font un brevet, les Chinois un marché et les Français un processus… (les normes ne représentant au fond que l’aspect technique des processus).

 

 

Mon expérience d'une norme superflue

La seconde anecdote est toute récente et me concerne directement : j’ai réussi à faire modifier une ECSS « tailorée »[1], c’est-à-dire adaptée à notre besoin compte tenu de notre organisation industrielle, car elle imposait aux équipements spatiaux un déclassement systématique de leur niveau de maturité technologique (en anglais TRL : Technology Readiness Level) si l’on modifiait l’un de ses constituants. Ce déclassement entraînait de facto une requalification spatiale de l’équipement (donc un surcoût). Or, la modification d’un constituant n’impacte pas forcément la technologie « sensible » de ce constituant.

Par exemple, la technologie sensible d’une roue d’inertie de satellite réside dans les roulements et la lubrification du mécanisme : la modification de l’alimentation électrique d’une telle roue n’affecte en rien cette technologie mais l’ECSS prévoyait de passer son TRL de 9 (le niveau maximal de TRL, correspondant à du matériel qualifié et ayant déjà été utilisé avec succès en orbite) à 6, au-dessous du niveau de qualification…

J’ai eu gain de cause car l’ECSS « tailorée » ne concerne que ma société, et je n’ai donc pas eu à me battre contre toutes les parties prenantes de l’ECSS générique. Je n’ai par contre guère d’espoir que cette dernière soit amendée à court terme. J’ai parfois l’impression que ce n’est pas un hasard si l’anagramme de « norme » est « morne »…



[1] On a aussi la variante « customisée », forcément anglo-saxonne, le vocable français « ajustée » étant désormais ringard…

 

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