La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

De l'intérêt des projets difficiles…

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De l'intérêt des projets difficiles…

La responsabilité d'un projet complexe est rarement une partie de plaisir : et pourtant, c'est là qu'on a (presque) tout à gagner, beaucoup plus en tout cas que sur un projet facile…

Lorsque je donne des cours de gestion des projets spatiaux aux étudiants d'écoles d'ingénieurs ou d'universités, je ne manque pas de les inciter à choisir dans leur future vie professionnelle plutôt les projets difficiles, malgré tous les problèmes qu'ils auront forcément à surmonter.

On peut trouver plusieurs raisons à cette recommandation, dont certaines relèvent somme toute du bon sens :
Ceux qui optent dans leur cursus pour les métiers de l'ingénierie sont en général d'un esprit curieux et se sentent donc attirés par les défis techniques et même programmatiques (les "challenges" comme on dit maintenant…).
Ceux pour qui la carrière est un facteur important d'épanouissement comprennent aisément que :
- ils ont beaucoup plus à gagner en choisissant un projet difficile qu'un projet facile ;
- ils ont aussi beaucoup plus à perdre en cas d'échec sur un projet facile que sur un projet difficile.

Ce qui n'est pas sans rappeler le fameux pari de Pascal… Plus précisément et pour le dire de façon un peu plus "carrée" :
- dans un projet difficile, si vous réussissez, vous avez un sacré mérite, et si vous échouez, on aura tendance à vous le pardonner (avec quelques exceptions, certes, mais en général à haut niveau, je l'avais évoqué dans un article de ce blog paru en août dernier : Les fusibles, victimes expiatoires des grands projets…) ;
- dans un projet facile, si vous réussissez, vous n'avez aucun mérite, et si vous échouez, c'est que vous êtes nul et on ne vous le pardonnera jamais.
 

Mon expérience personnelle, notamment celle acquise lors du développement d'un générateur solaire déployable pour satellite (dont j'ai narré certaines péripéties dans un autre article de ce blog paru en octobre dernier : Le facteur chance a-t-il sa place dans les projets complexes modernes ?), m'a enseigné que les sujets faciles monopolisent l'attention de nombreux collègues à tous les niveaux de la hiérarchie, chacun se sentant en mesure de donner, voire d'imposer, son avis, tandis que les points épineux soulèvent nettement moins d'enthousiasme participatif et d'engagement sur les mesures à appliquer pour résoudre les problèmes en question... Exprimé de façon familière, on peut être paradoxalement plus "peinard" sur un projet difficile que sur un projet facile, les "conseilleurs" se faisant de moins en moins nombreux et de plus en plus discrets quand la difficulté s'accroît…

Bien sûr, le verre à moitié plein signifie qu'il est aussi à moitié vide; dans un projet difficile :
le "reporting" à la direction est un exercice d'équilibriste où il faut montrer des nerfs solides pour encaisser les critiques souvent acerbes, voire cyniques et injustes, des hiérarchiques qui illustrent à merveille l'adage que "la critique est aisée, mais l'art est difficile", même si au fond, c'est aussi une forme de "jeu" de leur côté, ce dont personne n'est dupe (mais avec un bémol : les primes du chef de projet et des équipes peuvent être lourdement pénalisées par de telles critiques, et là, on se sent moins enclin à "jouer") ;
la tension inévitable d'un projet difficile peut entraîner, du côté des membres "fragiles" de l'équipe, et par ordre de gravité croissante, le départ du projet, le renoncement, enfin le burn-out : la démission à un côté binaire (on est bien obligé de remplacer la personne manquante, bien que les cas où l'équipe est amenée, au moins provisoirement, à prendre à sa charge le travail du démissionnaire ne sont pas rares, avec les conséquences évidentes de la surcharge que cela représente), tandis que le renoncement est beaucoup plus insidieux et à moyen terme beaucoup plus pénalisant pour le "rendement" du projet; quant au burnout… il est censé être "anticipable" par des mesures de prévention que l'épouvantail des RPS contraint les RH à mettre en place; au vu de l'actualité, il est permis de douter de leur efficacité réelle.

Il semble que, globalement, les points positifs l'emportent sur les négatifs : on trouve assez facilement des volontaires pour le poste de chef de projet. C'est vrai qu'il y parfois le côté gloriole, mais celui-ci n'est pas pérenne : quand le projet est vraiment difficile, les volontaires "sincères" savent ce qui les attend et n'ont que faire de l'auréole… On n'est pas loin de la fameuse parole de Saint Luc : "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas"… Et c'est finalement mieux comme ça….

N'oublions pas quelque chose d'important : peu de grands projets complexes n'arrivent pas à terme… Ce qui veut dire que la plupart réussissent… Et, malgré tous les moments difficiles et les sacrifices induits (notamment en termes de loisirs et de vie familiale), qui ne durent heureusement pas sur tout le cycle du projet, participer à ce qui constitue finalement une très belle aventure (et je pèse ce mot) est aussi valorisant pour son développement personnel que son évolution professionnelle. Si l'on en doute, et que l'on est tenté par la facilité, je préconise de se remémorer cette citation célèbre de Corneille (qui n'a rien à voir avec la gloriole dont je parlais plus haut) : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire".

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