La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Carrière ou dignité, un choix parfois difficile

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Carrière ou dignité, un choix parfois difficile
© William Krause - Unsplash

En 41 années passées dans les projets complexes, j'ai souvent pu constater, à titre personnel et en position d'observateur, à quel point choisir entre carrière et dignité ne relève pas d'une simple "posture".

Lorsque j'ai commencé à travailler dans le domaine spatial, j'avais comme collègue un (vieux) technicien hors pair avec qui j'ai pu maintes fois échanger sur bon nombre de sujets propres à la vie en entreprise: un nouvel organigramme venait d'être publié, mettant en évidence le népotisme caractéristique de nos entreprises (Arthur Koestler avait écrit dans "La lie de la terre" : "Le piston est une institution nationale française"… c'était en 1941, et les exemples de la "perduration" de cette institution abondent !); je m'étais alors posé la question de ce choix, à la découverte de la promotion de collègues et de N + 1, 2, 3 (ou plus) dont on était en droit de se demander si un tel avancement était justifié (on disait de l'un d'eux qu'il était passé directeur parce qu'il arrosait tous les matins les fleurs de l'ingénieur en chef….). Et mon vieux collègue, qui avait cerné ma personnalité, m'avait déclaré: "Soit tu es vautour, soit tu es pigeon; et si tu es pigeon, tu ne seras jamais vautour…"

Vous avez compris: je faisais (et fais toujours, d'ailleurs) partie des columbidés… Autrement dit, je suis incapable de "jouer des coudes" pour "avancer"… Question de caractère, d'éthique, voire de faiblesse, il est difficile de faire son auto-analyse, mais c'est un fait.

Cependant, comme toujours, rien n'est simple…

Tout d'abord, tous les promus à un poste supérieur en terme de pouvoir hiérarchique ou de projet ne sont pas, loin s'en faut, des arrivistes : je dirais qu'au moins 50% le méritent du fait de leurs compétences démontrées et reconnues (sinon, les grandes entreprises s'effondreraient et les projets complexes ne pourraient pas aboutir). Qui plus est, ils n'ont pas toujours revendiqué leur nouveau poste: dans mon cas, on m'avait demandé de prendre la responsabilité d'un service d'avant-projets sans qu'une telle idée ait germé dans mon esprit (j'avoue avoir été quelque peu "angoissé" à la perspective de ce nouveau poste, et ce sont mes collègues, qui allaient donc devenir mes subordonnés, qui m'ont convaincu que j'étais la bonne personne… comme quoi la vie en entreprise a parfois des côtés qui vous mettent du baume au cœur !).

De plus, à partir du moment où l'arrivisme existe quand même, la lutte pour la protection de son poste face à de "jeunes loups au dents bien longues" devient parfois pour certains chefs en place un affaire de survie, la Roche Tarpéienne n'étant, comme chacun sait, pas très loin du Capitole: les bâtons dans les roues de carriéristes un peu trop revendicatifs sont monnaie courante (mais discrète; disons qu'elle est plus trébuchante que sonnante…). Et c'est là que, paradoxalement, une réputation de non-arriviste offre certaines opportunités, dont on est libre de profiter ou pas: dans mon cas, je me suis fait une réputation de teigneux (parce que je râle souvent contre l'absurdité de nos processus et de nos organisations..… eh oui, malgré mon nom, je suis Français et de culture française), mais, dans la mesure où tous mes hiérarchiques savaient que je ne tenais pas à être "calife à la place du calife", je n'ai eu (à ma connaissance du moins…) aucun obstacle à ma carrière de "teigneux intègre"…

Dans les grandes entreprises, cette notion d'intégrité doit d'ailleurs être prise "avec des pincettes": l'expérience montre que quelqu'un de très intègre ne sera pas forcément à même de gérer un projet complexe ; cela ne veut évidemment pas dire qu'il faille un malhonnête ou un pur arriviste à la tête d'un projet, mais seulement que, tout comme en politique, la morale et la logique ne font pas toujours bon ménage… Par contre, il existe une limite à la longueur des dents de quelqu'un qui réussit bien, c'est quand il réussit trop bien : Jacques Cœur et Nicolas Fouquet, deux remarquables ministres qui ont contribué, chacun en leur temps, au redressement des finances du royaume de France, le premier en tant qu'argentier de Charles VII, le second en tant que surintendant des finances de Louis XIV, peuvent en témoigner du fond de leur tombeau ; il est vrai qu'ils auraient appliqué "au passage" le vieil adage "On n'est jamais aussi bien servi que par soi-même" (dans quelle proportion ? il est avéré que les jalousies qu'ils ont suscitées ont conduit à exagérer leurs malversations supposées ou démontrées).

Pour en revenir au carriérisme… la nature humaine étant ce qu'elle est (et restera encore pour longtemps, enfin… tant qu'il restera des humains), la soif du pouvoir ne s'éteindra pas de sitôt (j'avais abordé ce sujet dans une tribune de l'Usine Nouvelle "Pouvoir ou argent? les leçons d'un triumvirat…" paru en décembre 2018), et encore moins en France où la relation suzerain-vassal est aussi prégnante que pérenne (j'avais abordé aussi ce sujet dans un article de ce blog: "La féodalité dans les projets complexes" paru en juin 2019). Laissons donc le pouvoir aux vautours qui le revendiquent dans la mesure où ils savent en user à bon escient pour le bien de l'entreprise ou des projets, en souhaitant que les mécanismes de "régulation" puissent freiner les ardeurs excessives… Et laissons les pigeons roucouler de bonheur dans la réalisation des activités liées au poste qu'ils ont choisi.

Pour conclure, je ne résisterai pas au plaisir de citer cette phrase de Rembrandt : "Si je veux enrichir mon esprit, je recherche non pas les honneurs, mais la liberté" (bravo l'artiste !).

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