La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Cachez ce risque que je ne saurais voir…

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Cachez ce risque que je ne saurais voir…
© Rodolphe Krawczyk

La quantification des risques, rendue possible par la profusion existante d'outils de gestion des risques, est-elle la réponse au besoin de maîtrise des risques ? Il est permis d'en douter…

Dans un article particulièrement intéressant paru en début de mois dans la Tribune récente du FigaroVox, "La rationalité moderne est-elle aveugle aux risques ?", Hubert Rodarie, du think-tank Chronos, montrait que la catastrophe sanitaire du Coronavirus illustre notre incapacité à nous protéger contre les risques que nous ne savons pas prendre en compte dans nos modèles. Pour faire court : si je ne sais pas quantifier un risque, c'est qu'il n'existe pas. Ce qui n'est pas sans rappeler l'aphorisme Shadock: "S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème" (maxime qu'un certain nombre de dirigeants de grandes entreprises considèrent d'ailleurs comme applicable dans la gestion des projets, et c'est vrai qu'elle n'est pas totalement dénuée de pragmatisme…).

Cet article m'a d'autant plus interpellé que j'ai abordé le problème des risques dans les grands projets à plusieurs reprises dans ce blog, en particulier "La gestion des risques: les limites des méthodologies" paru en septembre 2018, où je dénonçais l'obsession de la quantification des risques et l'impossibilité à les maîtriser totalement, le risque 0 n'existant pas. Mais le plus grave, c'est que l'avènement d'outils de prédiction sophistiqués nous focalise sur le passé dont on essaie de tirer les leçons à grand renfort de modèles complexes, et du même coup nous éloigne d'une réflexion globale qui tire sa force de sa possibilité d'extrapolation et donc d'élargissement du cadre des analyses; c'est en tout cas dans ce sens que j'interprète la phrase d'Hubert Rodarie: "la tendance moderne principalement scientiste a imposé l’autorité de l’expert, au détriment du sage capable de penser et de prévenir les conséquences de cet incertain par l’installation de limites".

M'étant spécialisé dans les analyses de risques, je me suis rendu compte de cette dérive progressive, tout à fait cohérente d'ailleurs avec la Grande Marche vers la numérisation: lorsqu'on analyse les risques d'un programme complexe, la direction d'une entreprise aura tendance à se fier aux résultats d'analyses "bottom-up", basées sur une estimation, risque par risque, des conséquences financières et calendaires de l'émergence du risque : cette estimation fait intervenir la probabilité de matérialisation du risque, paramètre éminemment non déterministe ! Dans cette approche, la crédibilité de l'estimation d'un risque qu'on n'a jamais rencontré auparavant est quasi-nulle, si tant est qu'on soit capable d'envisager un tel risque, car au fond, on n'est censé maîtriser que ce qu'on connaît. La corrélation systématique des résultats de ces analyses détaillées avec une approche holistique "top-down" basée sur la perception générale des risques (dont j'avais parlé dans un autre article de ce blog paru en septembre dernier "La précision illusoire des chiffres dans les devis complexes") permettrait de mieux appréhender la problématique des risques d'un programme dans son ensemble, sans se limiter aux valeurs finales (en termes de provisions financières et de marges planning) remontées par les équipes à l'issue d'un travail laborieux et souvent effectué "le nez dans le guidon", donc sans le recul nécessaire à une réflexion globale.

Ces considérations font écho à une publication de l'Université d'Alabama que je cite régulièrement car, bien que datant de 2013, elle est toujours d'une pertinence et d'une actualité étonnantes ("What is wrong with space system cost models ? A survey and assessment of cost estimating approaches", de Shari Keller et al), dans laquelle les auteurs expliquent que l'une des limites des outils d'ingénierie financière (dont ceux de gestion des risques font partie) est qu'ils reposent sur des modèles ne prenant en compte que l'expérience passée, et pas le côté nouveau lié par exemple au développement de technologies innovantes, ce qui est la plupart du temps le cas des projets spatiaux: la fiabilité de ces outils s'arrête donc à ce qui est connu et donc paramétrable de façon relativement sûre.

Tous les projets complexes contiennent forcément une part d'inconnu et de défi sans laquelle aucun progrès ne pourrait voir le jour. Et pour cela, il faut savoir en accepter tous les risques, et ne pas refuser de voir ceux qu'on ne maîtrise pas, car ce n'est pas ce qui les empêchera de se produire… C'est une autre façon de  recommander de ne pas prendre ses désirs pour des réalités, mais l'humain étant ce qu'il est… Jules César avait écrit il y a plus de 2000 ans déjà: "Les hommes croient volontiers ce qu'ils désirent"…

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