La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Ça balance pas mal, à la Nasa… ça balance pas mal…

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Ça balance pas mal, à la Nasa… ça balance pas mal…

Mise à jour de l'auteur réalisée le 8 juin: Dans cet article, j'avais évoqué comme cause possible de la démission de Doug Loverro le choix (forcé) d'un seul lanceur pour les deux modules de la station lunaire Gateway. Deux autres informations nous sont parvenues cette semaine, différentes suivant les sources:

• Il aurait démissionné parce que Boeing n'a pas été sélectionné par la NASA pour la première phase compétitive d'étude d'un alunisseur (seuls Blue Origin, Dynetics et SpaceX l'ont été).

• J'aurais tendance à accorder plus de crédit à la version de la revue en ligne Space News, selon laquelle la NASA lui aurait demandé de démissionner parce qu'elle jugeait un peu trop risquées ses prises de position sur le programme lunaire Artemis (notamment l'envoi direct sur la Lune d'astronautes sans passer par la station lunaire Gateway): "Loverro's maverick ways proved too much for NASA"…

Ce qui est tout de même étrange, c'est que le choix de Loverro pour remplacer Gerstenmaier avait été dicté par la volonté (présidentielle) de déposer des Américain(e)s sur la Lune en 2024 (dans 4 ans!!!), et donc de prendre des risques que Gerstenmaier avait sûrement jugés excessifs. Comme quoi même dans les grands projets complexes, on a souvent tort d'avoir raison trop tôt… Le changement d'attitude de nombreux dirigeants face au risque, lorsque l'échéance se rapproche, prend parfois des dimensions cornéliennes… Le double exemple que vient de nous en fournir la Nasa en quelques jours n'est pas sans rappeler le refrain d'une chanson de Michel Berger…

 

Le 6 mai dernier, la Nasa annonçait que pour diminuer les risques et les coûts de la prochaine mission lunaire destinée à envoyer des humains sur notre satellite naturel en 2024 (mission Artemis), les deux modules de la station lunaire nommée Gateway (d'où partiraient les astronautes) seraient lancés ensemble sur un seul lanceur lourd en 2023 et non plus sur deux lanceurs séparés. Doug Loverro, responsable des vols habités à la Nasa, considérait que l'assemblage des deux modules en orbite, du fait des connectiques électriques et fluidiques des deux modules, serait très risqué et qu'il valait mieux le réaliser au sol. Cette décision appelle deux réflexions :

- Côté finances : l'assemblage de deux systèmes aussi complexes que ces deux modules lunaires coûtera effectivement moins cher au sol qu'en orbite (parce qu'il faudra multiplier les tests au sol pour "dérisquer" l'assemblage en orbite où l'humain ne pourra plus intervenir en cas de problème); et le coût d'un seul lancement lourd sera moins élevé que celui de deux lancements moyens.
- Côté risques : l'assemblage au sol est évidemment moins risqué; par contre, côté lancement, si le tir échoue, les deux modules seront perdus… et dans ce cas, l'impact de la reconstruction et du lancement d'un module de remplacement, dont le surcoût peut être absorbé si le tir précédent a été suffisamment assuré, sera néanmoins catastrophique en termes de retard planning.

Conclusion : il n'est pas sûr que ce soit la crainte du risque qui ait conduit la Nasa à ce curieux choix dont la plupart des agences spatiales se sont détournées quand elles l'ont pu, à commencer par l'Agence Spatiale Européenne qui s'était juré de ne jamais plus concevoir des satellites d'observation de la Terre de la taille d'un autobus, tel ENVISAT (lancé, avec succès d'ailleurs, en 2002) : les successeurs d'ENVISAT, dans le cadre du programme européen Copernicus destiné à la gestion des risques environnementaux, seront de "petite" taille, chacun étant affecté à une mission particulière (contrairement à ENVISAT qui était "multimission"). Il y a fort à parier que, lors du tir en 2023, les responsables de Gateway croiseront les doigts très fort (les Américains ont une expression amusante à ce propos: white-knuckling launch, littéralement un tir qui rend les phalanges blanches…).

Mais ce n'est pas fini ! Le 18 mai dernier, soit moins de deux semaines après le choix du lancement unique, Doug Loverro annonçait… sa démission, six mois à peine après sa nomination en remplacement de Bill Gerstenmaier, remercié parce qu'il avait émis des réserves sur la crédibilité d'une mission habitée sur la Lune dès 2024 (la mise au placard de Gerstenmaier avait fait l'objet d'un article de ce blog paru en août 2019 "Les fusibles, victimes expiatoires des grands projets…"). Pour la petite histoire, le prédécesseur de Loverro a depuis démissionné de son placard de la Nasa pour travailler chez SpaceX comme conseiller: un monde oppose le jeune casse-cou Elon Musk du (beaucoup) moins jeune et mesuré Bill Gerstenmaier, et les risques de "clash" sont immenses… mais si Musk a l'intelligence de considérer cette opposition comme une complémentarité, les concurrents de SpaceX auront du souci à se faire…

Les raisons du départ de Loverro, sont surprenantes pour quelqu'un qui arborait chaque jour une épinglette donnant le nombre de jours qui restaient avant l'envoi d'astronautes sur la Lune en 2024… :
Elles seraient liées à des problèmes relatifs à la mise en œuvre du programme Artemis, pour lequel le gouvernement Trump impose un calendrier "agressif" (euphémisme pour "irréaliste"…). Loverro a déclaré au Washington Post au sujet de sa démission: "It had to do with moving fast on Artemis, and I don’t want to characterize it in any more detail than that", ce qui se passe de traduction.
Dans sa lettre de démission, il a écrit qu'en tant que leader, il était normal de prendre des risques, mais a rajouté “I took such a risk earlier in the year because I judged it necessary to fulfill our mission. Now, over the balance of time, it is clear that I made a mistake in that choice for which I alone must bear the consequences", ce qui se passe aussi de traduction… La voix de la raison ?...
De là à penser que la décision du lancement unique lui a été imposée, et a motivé sa démission, il n'y a qu'un petit pas (comme celui d'Armstrong sur la Lune…).

Je ne mentionnerai pas l'éloge de l'administrateur de la Nasa Jim Bridenstine envers Loverro ; elle ressemble à celle pour Gerstenmaier dont j'avais donné des extraits dans l'article "Les fusibles, victimes expiatoires des grands projets…" (Bridenstine pourra se reconvertir en appariteur de pompes funèbres lorsqu'il quittera son poste à la Nasa…).

Ce qu'on peut retenir de ces deux événements, c'est que les décisions et les attitudes des dirigeants face aux risques évoluent en fonction du calendrier d'avancement des grands projets, parfois en mode panique et de façon chaotique, et donnent envie de paraphraser un vers de Corneille rendu célèbre par son ambiguïté phonétique (1) : "Et la frayeur s'accroît quand le risque s'approche"…

(1) "Et le désir s'accroît quand l'effet se recule"

 

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