La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

America first ! Ou comment l'Europe sert de lièvre dans l'aérospatial

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America first ! Ou comment l'Europe sert de lièvre dans l'aérospatial
Airbus a vendu ses MRTT à de nombreux pays mais jamais à l'armée de l'air américaine
© Björn Strey / wikimedia

L'Europe peut-elle vraiment concurrencer les USA dans le domaine aérospatial ? Techniquement, peut-être… Politiquement, c'est beaucoup moins sûr, notamment quand le sujet concerne le militaire…

En 2011, l'US Air Force choisissait, pour remplacer ses vieux avions ravitailleurs KC-135, le KC-46 de Boeing (dérivé du B767), face à son concurrent d'Airbus (à l'époque EADS), l'A330 MRTT (dérivé de l'A330). La compétition avait été d'autant plus dure qu'en 2008, EADS était sorti vainqueur d'un "match préliminaire" avec le même avion, plus petit et mieux adapté aux demandes des militaires que son concurrent dérivé du B777… Justification officielle en 2011: Boeing avait gagné sur le prix de production de l'avion, couplé à son coût d'exploitation sur trente ans, l'avion d'EADS étant plus gros et donc plus gourmand en kérosène. Apparemment, la taille de l'avion n'avait pas été pour l'USAF un obstacle majeur en 2008, ni même en 2004, quand Boeing avait remporté le tout premier contrat avec le même B777, contrat annulé pour cause de tricherie par le géant de Seattle… Il est probable aussi que la dissolution de l'équipe formée au début par EADS et l'américain Northrop-Grumman (EADS ayant décidé de continuer seul) n'a pas dû aider… Toujours est-il que la pilule était mal passée en Europe, comme on peut l'imaginer: Louis Gallois, PDG d'EADS, s'était dit "déçu et perplexe" de la décision américaine… On a du mal à ne pas penser qu'Airbus avait tout simplement servi de lièvre pour Boeing… Où en sont aujourd'hui les deux avionneurs avec leurs ravitailleurs ?

- Les retards du KC-36 s'accumulent (ainsi que les pertes financières, l'un n'allant pas sans l'autre) : les premiers exemplaires devaient être livrés en 2017 pour une mise en service en 2018, mais l'USAF n'a reçu son premier appareil qu'en janvier 2019 (avec des restrictions d'utilisation) ; puis début 2020, les KC-46 sont déclarés inaptes à l'engagement opérationnel ; enfin en juin 2020, l'USAF retarde la date de la production de série du KC-46 jusqu'à fin 2024 pour laisser à Boeing le temps de corriger les défauts de l'avion…

- Airbus a livré depuis 2011 plus de 40 MRTT à une douzaine de pays… Evidemment, le contrat des 179 ravitailleurs pour l'USAF aurait été nettement plus "juteux", mais faute de grives… (surtout quand elles sont "made in USA"…).

 

Presque dix ans plus tard, Airbus, allié au géant américain Raytheon (spécialisé dans les systèmes de défense et d'électronique aérospatiaux), perd un contrat de la SDA (Space Development Agency) pour 8 satellites d'alerte avancée (destinés à détecter et suivre les tirs de missiles hypersoniques), première tranche d'une constellation de 30 satellites à lancer en 2022 et progressivement complétée par d'autres satellites lancés tous les 2 ans, pour aboutir, d'ici 2026, à un système de plusieurs centaines de satellites… Fin 2020, Airbus et Raytheon émettent chacun une protestation auprès du Government Accountability Office (équivalent de notre Cour des Comptes) contre l'attribution des deux premiers contrats à Space X et L3Harris (4 satellites chacun, pour respectivement 149 et 193 millions de $). L'offre d'Airbus et Raytheon reposait sur le satellite Arrow (brique de la constellation OneWeb, récupérée in extremis par l'Etat britannique après sa faillite initiale), réalisé en série en Floride et donc parfaitement adapté à une fabrication de satellites à grande échelle avec un calendrier aussi tendu que celui imposé par la SDA. Mais le directeur de la SDA considère que SpaceX et L3Harris sont mieux placés pour tenir ce planning "agressif" : 

- SpaceX parce que son expérience des séries commerciales est très crédible (NdR: les Starlinks dont près de 1000 ont été mis en orbite à ce jour ont sans nul doute pesé dans la balance…)

- L3Harris, parce qu'il propose une solution très performante et dispose d'une expérience de déploiement rapide et économique de petits satellites pour la SDA. Ils ont déjà l'usine et la ligne de produits pour tenir les dates demandées…

Face à une telle conclusion, on est tenté de poser la question: pourquoi avoir ouvert ce contrat à la concurrence ? Pour qu'Airbus serve à nouveau de lièvre ?

Si les marchés américains civils restent accessibles (on l'a vu avec la percée d'Airbus chez Delta et United Airlines), il n'en va pas de même pour les marchés militaires, bien que l'Europe fasse partie de l'OTAN (dont la "mort cérébrale" déclarée il y a un an par qui vous savez n'a pas dû inciter la SDA à voir d'un bon œil l'offre d'Airbus…).Ce protectionnisme patent est en fait le contrepoint de la géopolitique actuelle : les Etats-Unis ne peuvent se résoudre à accepter de ne plus être les seuls maîtres du monde et même de l'espace (thème abordé dans un article de ce blog paru en novembre dernier "La course à la guerre spatiale: peut-il y avoir un vainqueur?"). La montée en puissance de l'URSS (et celle de la Russie après la perestroïka), puis de la Chine, sont perçues comme des menaces directes de ce qu'il faut bien appeler l'hégémonie des USA. Et pour la maintenir, confier à des non-Américains des pans entiers de l'industrie de l'armement apparaîtrait aux yeux de l'Oncle Sam comme un non-sens…

Saluons donc la prescience d'Alexis de Tocqueville, qui, dans son livre "De la démocratie en Amérique", avait écrit que le système politique et social des Etats Unis les conduirait inévitablement à s'engager sur la voie d'un impérialisme militariste visant à dominer le monde. C'était un siècle avant la 2° Guerre Mondiale, celle qui a permis aux USA de devenir la nation la plus puissante du monde. Près d'un siècle plus tard, ils veulent toujours rester les (seuls) maîtres de la Terre (et, pourquoi pas ? de l'univers…).

 

 

 

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